vendredi 22 septembre 2017

È l'autunno (C'est l'automne)




Pour saluer l'arrivée de l'automne, voici l'une des six poésies inédites de Sandro Penna recueillies dans le volume des Meridiani récemment consacré à l’œuvre de ce grand poète :

L'estate donò tutto il suo sole ! È l'autunno.
È l'autunno e piove !
Entri dalla finestra aperta
tutto l'odore nuovo, della terra.
E domani partirò.
Bramo di rituffarmi ancora entro la tua sana malinconia, ottobre.
Non so se debbo piangere per la morte
di una stagione ; ma sento che amo di già la nuova.
Ma la mia anima ! Come si tormenta !
Che è questa grigia gioia
di morire e rinascere ?
I miei pensieri
non sono più quelli di ieri
quelli che non comprendo più.
E questo continuo contraddirsi !
Questo eterno dipendere dalla terra ! ?
E domani non potrò
più risentire in me
questa mia anima di adesso. Perché ?
E queste linee non diranno
nulla a nessuno.
Fuori piove !
Steso sul mio letto
non posso ahimè difendermi
dall'assalto luminoso dei ricordi : e chiudo gli occhi.
Luci, colori, quadri vissuti un tempo...
ritornano
senza nessun legamento
dentro di me, ora.
Il cuore dà un tuffo, un attimo e poi
e poi la parola...
Oh la parola è vana ! Oh inesprimibile
sei tu la vera poesia

Sandro Penna  Tutte le poesie (I Meridiani / Mondadori, 2017)





L'été a donné tout son soleil ! C'est l'automne.
C'est l'automne, et il pleut !
Qu'entre par la fenêtre ouverte
toute l'odeur nouvelle, l'odeur de la terre.
Et demain je partirai.
J'ai hâte de me replonger encore dans ta saine mélancolie, octobre.
Je ne sais pas si je dois pleurer pour la mort
d'une saison ; mais je sens que j'aime déjà la nouvelle.
Mais mon âme ! Comme elle se tourmente !
Quelle est cette joie grise
de mourir et de renaître ?
Mes pensées
ne sont plus celles d'hier
celles que je ne comprends plus.
Et cette façon perpétuelle de se contredire !
Cette éternelle dépendance de la terre ! ?
Et demain je ne pourrai plus
ressentir en moi
mon âme de maintenant. Pourquoi ?
Et ces lignes ne diront
plus rien à personne.
Dehors il pleut !
Allongé sur mon lit
je ne peux plus hélas me défendre
de l'assaut lumineux des souvenirs : et je ferme les yeux.
Des lumières, des couleurs, des tableaux vécus autrefois...
reviennent
sans que rien ne les relie
en moi, maintenant.
Le cœur fait un plongeon, un instant et puis
et puis la parole...
Oh la parole est vaine ! Oh tu es inexprimable
toi la vraie poésie !

(Traduction personnelle)






Images : en haut et en bas : Site Flickr

au centre, Site Flickr



mercredi 20 septembre 2017

Aubade (Albada)




Voici un deuxième poème de Jaime Gil de Biedma, extrait du recueil Moralités (1966) et intitulé Albada (Aubade). Je le cite dans une traduction personnelle ; les lecteurs curieux pourront comparer avec la traduction de William Cliff que l'on trouvera plus bas, juste avant le texte original en espagnol :

Réveille-toi. Le lit est plus froid
et les draps sales par terre.
Derrière les vitres de la véranda
l'aube se lève,
avec sa couleur de gabardine
et de jarretelle.

Réveille-toi en pensant vaguement
que le portier de nuit à appelé.
Et écoute dans le silence : au loin
on entend le bruit métallique des tramways
qui se succèdent pour emmener les gens au travail.
C'est l'aube.




Les fleurs coupées vont s'amonceler
dans les kiosques des Ramblas,
et les oiseaux chanteront — ces crétins —
dans les platanes, en observant
la triste humanité qui va au lit
alors que l'aube se lève.

Rappelle-toi la chambre où tu as dormi.
Enfonce ta tête dans les coussins,
en retrouvant l'irritation et le froid
que procurent l'aube
près du corps qui nous plaisait tant
la nuit d'avant,

et pense qu'il faudrait te lever.
Pense à la maison encore dans le noir
où tu rentreras pour te changer,
et au bureau, où il faudra lutter contre le sommeil,
et à toutes les autres choses qui s'annoncent
dès que l'aube se lève.




Même si à côté de toi tu entends le murmure
d'un autre souffle. Même si tu cherches
ce reste de chaleur entre ses cuisses
et qu'à moitié endormi tu le sens frissonner.
Même si l'amour n'est pas moins doux
quand on le fait à l'aube.

— Près du corps qui cette nuit me plaisait
si nu, laisse-moi allumer la lumière
pour nous regarder et nous embrasser
à l'aube.
Parce que je connais la journée qui m'attend,
et qu'elle n'a rien de plaisant.

Jaime Gil de Biedma   Moralités (1966)

(Traduction personnelle)






La traduction de William Cliff  (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Éditions du Rocher, 2001) :





 Le texte original du poème :

 Albada

Despiértate. La cama está más fría 
y las sábanas sucias en el suelo. 
Por los montantes de la galería 
llega el amanecer, 
con su color de abrigo de entretiempo 
y liga de mujer. 

Despiértate pensando vagamente 
que el portero de noche os ha llamado. 
Y escucha en el silencio : sucediéndose 
hacia lo lejos, se oyen enronquecer 
los tranvías que llevan al trabajo. 
Es el amanecer. 

Irán amontonándose las flores 
cortadas, en los puestos de las Ramblas, 
y silbarán los pájaros — cabrones —
desde los plátanos, mientras que ven volver 
la negra humanidad que va a la cama 
después de amanecer. 

Acuérdate del cuarto en que has dormido. 
Entierra la cabeza en las almohadas, 
intiendo aún la irritación y el frío 
que da el amanecer 
junto al cuerpo que tanto nos gustaba 
en la noche de ayer, 

y piensa en que debieses levantarte. 
Piensa en la casa todavía oscura 
donde entrarás para cambiar de traje, 
y en la oficina, con sueño que vencer, 
y en muchas otras cosas que se anuncian 
desde el amanecer. 

Aunque a tu lado escuches el susurro 
de otra respiración. Aunque tú busques 
el poco de calor entre sus muslos 
medio dormido, que empieza a estremecer. 
Aunque el amor no deje de ser dulce 
hecho al amanecer. 

— Junto al cuerpo que anoche me gustaba 
tanto desnudo, déjame que encienda 
la luz para besarte cara a cara, 
en el amanecer. 
Porque conozco el día que me espera, 
y no por el placer.

 

Jaime Gil de Biedma


Images : (1) Site Flickr

(2) Jordi Miralles  (Site Flickr)

(3) Site Flickr

(4) Week-end, film d'Andrew Haigh

mardi 19 septembre 2017

« Sans faire de bruit... »



   
Un poème du poète espagnol Jaime Gil de Biedma, traduit en français par un autre poète, William Cliff :


Souvenir de la chanson française




Souvenez-vous : l'Europe était en ruine.
Tout un monde d'images me reste de ce temps,
images décolorées qui me frappent les yeux
avec leurs décombres de bombardements.
Et en Espagne les gens se pressaient les uns sur les autres
dans des cinémas sans chauffage.

C'était la paix — après tant de sang versé — 
qui arrivait en haillons, telle que nous l'avons connue
nous, les Espagnols, pendant cinq ans.
C'était tout un continent appauvri,
rongé d'histoire et de marché noir,
qui tout d'un coup nous devenait familier.

Ah ! images de cette Europe d'après-guerre
qui paraissent mouillées par la pluie silencieuse !
Villes grises où un train arrive
rempli de réfugiés ! combien de souvenirs
de notre propre histoire ne nous donnez-vous pas
réveillant ainsi ici notre espoir et notre crainte !

On aurait dit que l'air lui-même était plein de suspens
et dans les cafés des faubourgs les vaincus parlaient
à voix basse pendant que nous, les jeunes, 
nous espérions quelque chose de définitif et général.





Et ce fut à ce moment justement,
en ces instants de peur et d'espérance
— ah ! si irréels ! — que tu es apparue,
rose du sordide, création toute sale
des hommes, sauvage, vile et belle,
chanson française de ma jeunesse !

Tu étais l'inattendue qui s'impose
à l'imagination, parce qu'ainsi est la vie,
ô toi qui mélopais la canaille héroïque,
l'explosion des révoltes, ses flambées, ses colères,
la peur de dormir seul, l'intensité du cœur.

Ah ! comme nous t'avons aimée tout de suite !
ton monde de nuits, de garçons et de filles enlacés
debout dans un coin sombre : ta mélodie en sourdine
rendait comme un écho de notre rébellion.






Et seul dans la nuit avancée quand je bois
en repensant à ma vie, de nouveau te voilà
« sans faire de bruit », tes notes résonnent
dans ma mémoire comme un adieu
parce que c'était hier et que quelque chose a changé :
aujourd'hui nous n'attendons plus la révolution.

Ah ! Europe foutue de l'après-guerre
avec une lune se montrant aux vitres cassées,
Europe d'avant le « miracle économique »,
image de ma vie, si mélancolique !
Et nous, qui étions de ce temps, nous ne sommes plus les mêmes
malgré que quelquefois nous plaise une chanson.

Jaime Gil de Biedma  Moralités (1966) Traduction française : William Cliff (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Editions du Rocher, 2001)






 Images : (4), (5) et (6) Les Portes de la nuit de Carné et Prévert (1946)


Le texte original du poème : 

Elegía y recuerdo de la canción francesa 

 Os acordáis : Europa estaba en ruinas. 
Todo un mundo de imágenes me queda de aquel tiempo 
descoloridas, hiriéndome los ojos 
con los escombros de los bombardeos. 
En España la gente se apretaba en los cines 
y no existía la calefacción. 

Era la paz – después de tanta sangre — 
que llegaba harapienta, como la conocimos 
durante cinco años. 
Y todo un continente empobrecido, 
carcomido de historia y de mercado negro, 
de repente nos fue más familiar. 

¡Estampas de la Europa de post-guerra 
que parecen mojadas en lluvia silenciosa, 
ciudades grises adonde llega un tren 
sucio de refugiados : cuántas cosas 
de nuestra historia próxima trajisteis, despertando 
la esperanza en España, y el temor ! 

Hasta el aire de entonces parecía 
que estuviera suspenso, como si preguntara, 
y en las viejas tabernas de barrio 
los vencidos hablaban en voz baja... 
Nosotros, los más jóvenes, como siempre esperábamos 
algo definitivo y general. 

Y fue en aquel momento, justamente 
en aquellos momentos de miedo y esperanzas 
–tan irreales, ay– que apareciste, 
oh rosa de lo sórdido, manchada 
creación de los hombres, arisca, vil y bella 
canción francesa de mi juventud ! 

Eras lo no esperado que se impone 
a la imaginación, porque es así la vida, 
tú que cantabas la heroicidad canalla, 
el estallido de las rebeldías 
igual que llamaradas, y el miedo a dormir solo, 
la intensidad que aflige al corazón. 

Cuánto enseguida te quisimos todos! 
En tu mundo de noches, con el chico y la chica 
entrelazados, de pie en un quicio oscuro, 
en la sordina de tus melodías, 
un eco de nosotros resonaba exaltándonos 
con la nostalgia de la rebelión. 

Y todavía, en la alta noche, solo, 
con el vaso en la mano, cuando pienso en mi vida, 
otra vez más sans faire du bruit tus músicas 
suenan en la memoria, como una despedida : 
parece que fue ayer y algo ha cambiado. 
Hoy no esperamos la revolución. 

Desvencijada Europa de post-guerra 
con la luna asomando tras las ventanas rotas, 
Europa anterior al milagro alemán, 
imagen de mi vida, melancólica ! 
Nosotros los de entonces, ya no somos los mismos, 
aunque a veces nos guste una canción.




mercredi 13 septembre 2017

[Antonio]




L'un des événements éditoriaux de cette année en Italie est la parution (à l'occasion du quarantième anniversaire de la mort du poète) d'un volume de la collection I Meridiani (la Pléiade italienne) regroupant l’œuvre intégrale de Sandro Penna : ses poèmes, les textes en prose (avec de nombreux inédits) et des pages de journal éditées pour la première fois. C'est un très beau travail d'édition, réalisé par Roberto Deidier et Elio Pecora, ami et biographe de Penna, sûrement le plus grand spécialiste de son œuvre. On espère que cela stimulera un peu les éditeurs français et que l'on pourra bientôt lire en français ce très grand poète, puisque pour le moment seule une partie infime de son œuvre est disponible en traduction (chez Grasset, dans la collection Cahiers rouges, quelques poèmes choisis et traduits par Dominique Fernandez (hélas sans le texte original en regard) et un volume de textes en prose : Un peu de fièvre, traduit par René de Ceccatty ; tout cela représente environ un quart de l’œuvre de Penna, c'est quand même bien peu !). 

Je propose ici l'un des textes en prose publié dans la section Autres récits, et jamais traduit en français : [Antonio], sans doute écrit dans les années soixante ; on y retrouve la tonalité si particulière de Penna, nostalgique, douloureuse, allusive, attentive à la sensation et à l'instant, éloignée de tout pathos. J'ai essayé de restituer en français la parataxe du texte original, avec ses asyndètes et son utilisation irrégulière de la ponctuation, y compris dans les dialogues ; tout cela donne l'impression d'une accélération de la narration proche du flux de conscience dans un monologue intérieur. On remarquera aussi le dédoublement étrange de l'auteur et du narrateur, qui parle de "Sandro" comme s'il s'agissait d'une autre personne...

Fatigué affligé lassé j’étais ce soir-là, j’avais l’impression en regardant les visages des passants que toute vie s’était arrêtée comme par enchantement, et que les gens écrasés par leurs préoccupations ne pensaient plus qu’à travailler à accumuler de l’argent  par un sentiment de rébellion contre eux-mêmes et par égoïsme envers leur prochain. Mais ce n’était pas mon cas, je suis toujours à la recherche du frisson de choses nouvelles de distractions. Et pourtant ce soir-là j’avais une grande envie d’évasion de ne plus éprouver toutes les angoisses les désirs de richesse. Ils m’agaçaient ce n’était pas des désirs nobles la soif d’argent l’instinct de supériorité. J’avais eu envie de me promener dans le centre de la ville. Peut-être pour y rencontrer une joyeuse compagnie qui me fasse oublier mes tracas ? peut-être un ami qui me donnerait un peu d’argent ? je ne sais pas. 




J’allais à l’aventure. Un petit vent léger et parfumé caressait la ville comme un souffle d’oubli. J’aimais sentir sur mon visage  ce précieux don de la nature. Saisi par la tristesse la plus désespérée je décidai soudain de rentrer tout de suite chez moi. Et aussitôt je me dirigeai d’un pas rapide vers le tramway. En longeant la majestueuse fontaine de la place de la République, illuminée a giorno, laissant mon regard s’attarder sur ce merveilleux spectacle je vis assis sur le parapet qui entoure la fontaine, deux jeunes gens avec le regard absent. Deux garçons venus de la banlieue, pensai-je, de ceux qui viennent en ville sans même pouvoir se payer le tram pour rentrer chez eux avec l’espoir de tomber sur un ami qui pris de compassion décide de les aider. Si c’est bien ça, me dis-je, il y en a un qui est beau mais l’autre pas vraiment. Je les avais dépassés d’à peine deux mètres quand j’entendis murmurer mon nom. Je me retournai et l’un des deux s’approcha de moi en souriant qu’est-ce que vous voulez ? lui dis-je aussitôt. Tu ne me reconnais pas ? Je le fixai un instant et je le reconnus immédiatement. Salut Antonio comment vas-tu et tout en lui disant cela je lui tendis la main qu’il serra chaleureusement en signe d’affection. Une veste de sport marron à carreaux, une chemise blanche au col ouvert, des pantalons gris de flanelle, et des chaussures noires qui complétaient sa tenue sportive. 




J’eus aussitôt l’impression de me trouver non plus devant l’adolescent ingénu d’il y a quelques années qui s’enthousiasmait pour un rien, et qui s’émerveillait quand on lui racontait une aventure stupide. Maintenant il ressemblait à un jeune homme, avec le visage ovale d’un brun sombre en parfait accord avec sa physionomie, des yeux noirs vifs et pénétrants toujours mobiles, le tout encadré par des cheveux frisés d’un noir d’ébène avec une petite mèche rebelle sur le front qui lui donnait un air encore plus vigoureux. Tu es beau, lui dis-je, si Sandro te voyait, tu le ferais devenir fou. Il hésita en souriant à peine, et répondit : Tu ne l’as plus vu ? Il y a à peu près une semaine nous avons parlé pendant trois heures dont deux et demi à propos de toi. Antonio, Sandro ne t’oublie jamais, il t’a aimé et il t’aime encore. Il serra les lèvres et mit un doigt devant sa bouche pour signifier qu’il ne fallait pas se faire entendre de son ami. Alors juste avec les yeux. 

Je compris tout de suite que ce n’était pas seulement un ami, mais quelque chose de plus. J’en eus la certitude quand je lui demandai qui était ce garçon et qu’il me répondit : mon cousin. Tu as une cigarette ? me dit-il ; comment ? tu n’as pas d’argent ! m’exclamai-je. Je n’ai pas un sou. Mais tu ne travailles pas ? Oui je travaille et le soir je m’entraîne à la salle de sport, tu as vu mes muscles ! et tout en disant cela il palpait ses biceps. Je te crois pas la peine de toucher, on voit bien que tu es costaud mais alors si je rencontre Sandro qu’est-ce que je dois lui dire ? Salue-le de ma part. Je lui offris une cigarette j’en pris une autre pour moi et on les alluma.

Sandro Penna  Altri racconti (in Opere, I Meridiani, Mondadori 2017) Traduction personnelle





Le texte original (cliquer sur l'image pour l'agrandir)




Images : (1) et (3) Santiago Perez Campos  (Site Flickr)

(2) Pino D'Amico  (Site Flickr

(3)  Josh Griffiths  (Site Flickr

 




La traduction de Dominique Fernandez

dimanche 10 septembre 2017

Colisée, extérieur nuit




La rue descendait en ligne droite vers le Colisée illuminé, d'un rose d'albâtre, mais nous roulions comme des aveugles sans mémoire. Était-ce toujours là notre Colisée terrible du matin, qui avait la beauté d'une fournaise ? Il avait maintenant la douceur d'un poème, de ce poème qu'il nous récitait avec la rêveuse emphase d'un visage inspiré, tandis que lentement, parmi les autres véhicules, nous passions devant lui en tournant un peu, suivant le tracé de son galbe si pur. Je tentais en vain de me rappeler la figure de Geronima, effacée déjà de ma mémoire par cette vision nouvelle. 




Et je me disais aussi que le patron du garage n'avait commis qu'une de ces inexactitudes qui sont des raccourcis de la vérité, quand il avait attribué à Néron la construction du Colisée. Celui-ci, éclairé comme il l'était en ce moment, semblait refléter encore, et pour l'éternité, les flammes blanches de l'incendie qui avait marqué du signe de la Bête le règne de cet empereur ; et ainsi l'amphithéâtre commémorait dans les imaginations un événement plus ancien que lui. Les projecteurs dissimulés entre les blocs de pierre ou parmi les taillis du bas de l'Esquilin vêtaient de leurs feux la haute muraille circulaire et la délimitaient exactement dans la nuit, telle une falaise de marbre frappée par la lune. Leurs rayons incolores nettoyaient de toute souillure le cruel monument, révélaient en lui une limpidité, une clémence d'autant plus inespérées que d'abord ils parcouraient presque sans la troubler la semi-obscurité de la chaussée et de l'espace intermédiaire pour éclater tout d'un coup, arrêtés net dans leur trajectoire invisible, contre l'obstacle éblouissant du travertin. Soudain, comme touchée par un éclair, une voiture étincelait en interceptant par hasard un des obliques faisceaux lumineux dont elle trahissait ainsi l'aérienne et constante activité ; ou bien c'était un visage brusquement démasqué qui se détournait, cherchant aveuglément refuge dans l'ombre environnante et répétant la grimace d'une de ces victimes dont les bûchers avaient ici même embrasé les jardins impériaux.

Alexis Curvers  Tempo di Roma  Espace Nord, 2012










Images : en haut, Site Flickr

au centre, Cristian Martinez  (Site Flickr)

en bas, Guillaume Lemoine  (Site Flickr)



vendredi 8 septembre 2017

Opéra




Par l'escalier fleuri du spectre des cent-gardes,
Le flot sans prix des dames sans nom va montant
Et des doigts vont tenant des robes purement
Pour des pieds d'or qui vont s'élevant par les marbres.

Sans prix, sans nom, laissant leur demi-nudité
Fabuleuse grandir en saisons épandues,
Les dames vers Wagner montent par la volute
Des grands marbres, comme un encens d'éternité.

Et l'essentiel est dans ce mouvement des jambes
Qui font des ondes comme les cloches au ciel,
Les plus blanches laissant encor par indulgence
Leurs jambes enseigner gravement l'essentiel

Pendant qu'autour de la vague tour babylone,
Voitures, votre neuf bétail d'acier poli
Dort sa trêve d'esclave en attendant minuit
Et le poids faible des pieds d'or d'entre les robes.

Marcel Thiry  Âges, 1950










Images : en bas, (2) Eric Chauvin  (Source)




jeudi 7 septembre 2017

La Villa






 Tout l'Anio verse au jardin vertical,
Piège de marbre et falaise de faste.
Son corps d'eau plie au caprice ducal,
Sa bouche d'eau crie amour au nom d'Este.

Cent bouches d'eau par frais luxe éjaculent
Un rire bleu-mer-sombre et blanc argent.
Toute tritonne est la serve ducale,
L'Anio des ducs ruisselle sur sa jambe.

Où la statue est d'Anio transpercée
Et rend l'Anio par sa gorge fontaine,
Où chaque bronze est d'un flot traversé
Par les détours du lit d'une âme obscure,

Où à jet double un dru fleuve exubère
Par les seins noirs aspergeant l'hibiscus,
Aimer longtemps du balcon de fontaine
Entre les ifs la tuile de Tibur.

Marcel Thiry  Le Jardin fixe, Italiques, 1969









Images : en haut et en bas (1) : Stefano  Site Flickr

en bas (2) : Site Flickr 

en bas (3) Paolo Francesco Sità  (Site Flickr)




mardi 5 septembre 2017

Gli amici (Les amis)




Gli amici

I vivi ormai
più non ti stanno accanto
e non ti fanno compagnia ;
invano cerchi di fermare
il loro sguardo su di te,
stringere la loro mano nella tua.

I loro occhi volgono altrove,
si chiudono le dita su se stesse,
la fretta allontana i loro passi.

Ma ecco sulla sponda del tuo letto,
siedono, sorridendo,
i morti,
che pazienti ascoltano
ogni voce del cuore.

Dolce è la compagnia di chi non ha più fretta.

Paola Cannas  Respiri e sospiri  Felici Editore, 2013






 Les amis

Les vivants désormais
 ne sont plus à tes côtés
et ne te tiennent plus compagnie ;
c'est en vain que tu cherches à fixer
leur regard sur toi,
 à serrer leur main dans la tienne.

Leurs yeux regardent ailleurs,
les doigts se referment sur eux-mêmes,
la hâte éloigne leurs pas.

Mais voilà qu'à ton chevet
se tiennent, en souriant,
les morts,
qui avec patience écoutent
toutes les voix du cœur.

Douce est la compagnie de ceux qui ne sont plus pressés.




Images : The Dead, de John Huston (1987)



lundi 4 septembre 2017

Nuages



to you...





Nuages qui passez dans le ciel de Bruxelles,
nuages qui pleurez vos pluies continuelles,
où courez-vous ainsi pendant que je rêvasse
en tirant sur mon âme pleine de crevasses ?

Toute la nuit j'ai entendu sur la charpente
la pluie qui martelait le toit dans sa descente
et pendant ce temps-là je lisais dans un livre
comment on peut aimer la vie jusqu'au délire.

C'est vrai que quand on aime, l'âme prend sa part,
hélas ! notre âme part dans l'amoureux nectar
et quand on est trahi notre âme aussi se meurt
pour avoir perdu le meilleur de sa chaleur.

Alors vous seuls nous racontez, graves nuages,
l'évanescence des bontés qui nous saccagent
et comment malgré tout l'on rêve en vous voyant
poussant on ne sait où vos fumées dans le vent.

William Cliff   Amour perdu  Le Dilettante, 2015










Images : en haut, Site Flickr

en bas, (1) Site Flickr

(2) Amaury Henderick (Site Flickr)

(3) Thérèse Cherton  (Site Flickr)




samedi 2 septembre 2017

Lassù (Breve storia del cielo) Là-haut (Brève histoire du ciel)




Dans un petit livre paru en 2013 aux éditions Sellerio, Pagine bianche [Pages blanches] Eugenio Baroncelli réunit cinquante-cinq livres qu'il n'a pas écrits, et dont on trouve ici les titres, souvent très évocateurs, parfois les préfaces, ou encore les quatrièmes de couverture, les avis au lecteur, les incipits, les index, les dédicaces. Avec ces quelques éléments, le lecteur peut rêver à loisir à la matière de ces ouvrages imaginaires : 
La chambre verte, abécédaire de mes morts favoris  
Atlas raisonné des saisons   
Choses, livre de toutes les choses, et bien d'autres encore, qui se trouvent sur mon bureau  
Où étions-nous ? Soixante-dix-sept cartes postales jamais envoyées 
La lumière s'est enfuie, éloge de l'ombre 
Les fleuves, chapitres d'un roman prêt à s'abîmer en mer 
Au commencement, livre lacuneux de l'enfance
Loin, plus loin, très loin : histoire et géographie de la distance
La liste joyeuse : inventaire de mes inventaires favoris 
Avant la fin de la nuit : dix-neuf rêves et vingt rêveurs 
Silence, bibliographie complète des livres jamais écrits, etc.
L'entreprise de Baroncelli rappelle la séquence du rêve de l'élève de Giotto qui clôt le Décameron de Pasolini, où l'artiste se demande "pourquoi réaliser une œuvre, alors qu'il est si beau de seulement la rêver"... Je cite ici le chapitre consacré au livre virtuel intitulé : Là- haut : brève histoire du ciel.


 « Il cielo si è riempito di astronomia. » 


Prefazione

Uno lo sognò Tolomeo, un altro Copernico. Gli atlanti lo dividono in costellazioni, vere o false a seconda dell’edizione, che sta nel tempo. Al principio dell’altro secolo, Fernandez Moreno, incantato da quello che gli stava sopra tutti i santi giorni, lo divise in quartieri, come se fosse Buenos Aires. Qualcuno lo popolò di quasi infinite stelle, di cui non sa il nome. Altri di molti dèi, e altri di uno solo, che lo avrebbe inventato per ingannare la solitudine e ci abiterebbe ancora oggi. Alcuni assicurano che è eterno ; altri sostengono che la sua eternità è affare del reticente avvenire, e prudentemente la configurano nelle antologie della fantascienza. Girolamo Fleury, uomo ufficioso, lo credette un talismano o uno specchio che dovremmo leggere — di nuvole che ce lo nascondono, di lune che lo sbiancano, di soli che lo incendiano. Claudio, l’uomo lontano trecento metri o due anni da dove sto adesso, seppe un giorno dove comincia. 

Questo libro racconta questo e anche altro : per esempio le aurore, quella musica, da cui sappiamo che i nostri morti non sono morti ma lontani, così lontani che la loro voce ci arriva travestita da brusio della brezza, per esempio certi crepuscoli di fuoco, che sembrano una fine e invece, con quei riflessi rosso sfacciato da tintura da poco che a me ricordano le donne perdute, sono un principio, almeno per un po’. Per esempio i banditeschi tramonti in cui se ne va in sangue, con quegli spaventevoli cani che fiutano la notte. 

Eugenio Baroncelli  Pagine bianche, 55 libri che non ho scritto  Sellerio editore, Palermo, 2013








« Le ciel s'est rempli d'astronomie. »


 
Préface

Ptolémée en rêva un, et Copernic un autre. Les atlas le divisent en constellations, vraies ou fausses selon les éditions et les époques. Au début du siècle précédent, Fernandez Moreno, fasciné par ce qu'il pouvait contempler au-dessus de lui tous les jours, le divisa en quartiers, comme s'il s'agissait de Buenos Aires. Certains le peuplèrent d'un nombre presque infini d'étoiles, dont ils ignorent le nom. D'autres en firent le séjour de plusieurs dieux, alors que d'autres pensaient au contraire qu'il n'en existait qu'un seul, qui l'aurait inventé pour tromper sa solitude et qui s'y trouverait encore aujourd'hui. Quelques uns assurent qu'il est éternel ; d'autres soutiennent que son éternité est liée à l'incertitude de l'avenir, et avec prudence ils considèrent que toutes ces considérations relèvent du domaine de la science-fiction. Jérôme Fleury, un homme très scrupuleux, crut qu'il s'agissait d'un talisman ou d'un miroir qu'il nous faudrait lire — avec des nuages qui nous le cachent, des lunes qui le blanchissent, des soleils qui l'incendient. Claudio, l'homme éloigné de trois-cent mètres ou de deux ans de l’endroit où je me trouve à présent, sut un jour où il commence.

Ce livre raconte cela, et d'autres choses encore : par exemple les aurores, cette musique, qui nous apprend que nos morts ne sont pas morts, mais qu'ils se sont éloignés, à tel point que leur voix nous parvient déguisée en murmure de la brise, par exemple certains crépuscules de feu, qui semblent une fin alors que, avec leurs reflets rouges criards de teintures bon marché qui m'évoquent les femmes perdues, ils sont un début, au moins l'espace d'un moment. Par exemple encore les couchers de soleil criminels où le ciel devient sanglant, avec ces chiens effrayants qui flairent la nuit. 


(Traduction personnelle)









Images : en haut, Denis Trente-Huittessan  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Chiara Catalini  (Site Flickr)




"Perchè realizzare un'opera quando è così bello sognarla soltanto ?" 
"Pourquoi réaliser une œuvre alors qu'il est si beau de se contenter de la rêver ?"

jeudi 31 août 2017

San Gennaro




Les Napolitains ignorent Dieu. Entre eux-mêmes et Dieu, ils ont placé des avocats : ces avocats seraient les saints. Parmi tous les saints, le meilleur avocat des Napolitains est san Gennaro. C'est lui qui se charge de défendre en haut lieu, au Paradis, les actions des gens. Ceux-ci ne sauraient comment parler à Dieu, ils ne sauraient comment s'y prendre pour s'adresser à une entité abstraite que l'on ne peut ni voir, ni toucher. Mais au Duomo, ils ont la statue de san Gennaro, parfaitement tangible. Dieu est un rêve, une idée. San Gennaro est un homme de chair et d'os. En effet, san Gennaro est le dernier saint au monde qui – et cela deux fois par an – prouve qu'il est encore vivant, par la liquéfaction de son sang qui se met à bouillir comme une chaudière, dans la châsse que tient entre ses mains l'archevêque – ou un cardinal – et qui est montré à la foule en prière. Lorsque le sang, sur la liquéfaction duquel on a raconté un tas de choses, se met à bouillir, chaque fidèle a résolu un problème. Par exemple, celui qui se tient de travers peut espérer devenir droit ; la femme stérile aura un enfant ; l'ennemi de telle personne sera déconfit et mourra peut-être ; le tremblement de terre ne provoquera plus de deuils ; tel roi avait le droit de régner ; la lave du Vésuve s'arrêtera aux portes de la ville ; tel condottiere méritait de vaincre.




 San Gennaro a dit oui. Par la liquéfaction de son sang, san Gennaro a donné son approbation. Mais surtout, étant donné que pour les Napolitains, le problème numéro un a toujours été la faim, san Gennaro se débrouillera pour dicter en rêve les chiffres du Loto à celui qu'il a choisi d'avance afin qu'il gagne beaucoup d'argent et éloigne de soi la misère.

Peut-être la fonction la plus importante de san Gennaro consiste-t-elle à suggérer un ambe, un terne ou un quaterne à ses fidèles. Il ne conseille jamais à son peuple de se mettre au travail, mais d'aller jouer les chiffres du Loto, grâce auquel tous les problèmes les plus obsédants du demandeur seront résolus de la manière la meilleure, et sans fatigue. Le jeu du Loto, grâce auquel tous les problèmes les plus obsédants du demandeur seront résolus de la manière la meilleure, et sans fatigue. Le jeu du Loto, qui constitue l'une des activités hebdomadaires du Napolitain, du haut en bas de l'échelle sociale, est un prolongement de san Gennaro. Les deux sont liés.

 


Aujourd'hui, san Gennaro n'est plus déterminant dans la vie des Napolitains. Le rouleau compresseur de la société de consommation est passé sur tous. On peut gagner de l'argent grâce au racket, aux cigarettes de contrebande ou à la drogue. Mais san Gennaro n'est pas mort, pas plus que Pulcinella. Là où l'on s'y attend le moins, il repousse avec vigueur et lance ses tentacules. Son message, fondé sur l'idée que tout est chance, possède une force terrible. San Gennaro a été un des maux de Naples, et tant que son symbole n'aura pas complètement disparu, les Napolitains ne deviendront jamais un peuple ni concret ni efficace. Ils soupçonneront toujours leur meilleur ami lui-même d'être un jeteur de sorts, qu'il faut donc tenir à distance et à qui il ne faut rien confier. 

San Gennaro n'a servi qu'à diviser les habitants entre eux, à les faire vivre dans l'éternel soupçon que quelque malheur peut survenir à tout moment...

Domenico Rea Naples, visite privée Éditions du Chêne, 1991 (Traduction : Marguerite Pozzoli)








Images : en haut, Pasquale Popolizio (Site Flickr)

au centre (deux photographies) : Site Flickr

en bas, Paola Magni (Site Flickr)