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lundi 23 avril 2018

Father Death Blues





Father Death Blues 

Hey Father Death, I'm flying home
Hey poor man, you're all alone
Hey old daddy, I know where I'm going

Father Death, Don't cry any more
Mama's there, underneath the floor
Brother Death, please mind the store

Old Aunty Death Don't hide your bones
Old Uncle Death I hear your groans
O Sister Death how sweet your moans

O Children Deaths go breathe your breaths
Sobbing breasts'll ease your Deaths
Pain is gone, tears take the rest

Genius Death your art is done
Lover Death your body's gone
Father Death I'm coming home

Guru Death your words are true
Teacher Death I do thank you
For inspiring me to sing this Blues

Buddha Death, I wake with you
Dharma Death, your mind is new
Sangha Death, we'll work it through

Suffering is what was born
Ignorance made me forlorn
Tearful truths I cannot scorn

Father Breath once more farewell
Birth you gave was no thing ill
My heart is still, as time will tell.

jeudi 19 avril 2018

Sleeping (Dormir) (Dormire)




"Luci care, care, care e gradite,
Dormite, dormite, homai dormite, dormite..."






He slept on his hands.
On a rock.
On his feet.
On someone else's feet.
He slept on buses, trains, in airplanes.
Slept on duty.
Slept beside the road.
Slept on a sack of apples.
He slept in a pay toilet.
In a hayloft.
In the Super Dome.
Slept in a Jaguar, and in the back of a pickup.
Slept in theaters.
In jail.
On boats.
He slept in line shacks and, once, in a castle.
Slept in the rain.
In blistering sun he slept.
On horseback.
He slept in chairs, churches, in fancy hotels.
He slept under strange roofs all his life.
Now he sleeps under the earth.
Sleeps on and on.
Like an old king.

Raymond Carver  Ultramarine, Vintage Books,1986




Il a dormi sur les mains.
Sur un rocher.
Sur ses pieds.
Sur les pieds de quelqu'un d'autre.
Il a dormi dans des bus, des trains, des avions.
Dormi pendant le service.
Dormi au bord de la route.
Dormi sur un sac de pommes.
Il a dormi dans une sanisette.
Dans un grenier à foin.
Au Super Dome.
Dormi dans une Jaguar et sur la plate-forme d'un pick-up.
Dormi au théâtre.
En prison.
Sur des bateaux.
Il a dormi dans des baraquements et, une fois, dans un château.
Dormi sous la pluie.
Sous un soleil ardent il a dormi.
A cheval.
Il a dormi sur des chaises, dans des églises, des hôtels de luxe.
Il a dormi sous des toits étrangers toute sa vie.
Maintenant il dort sous la terre.
Il n'en finit pas de dormir.
Comme un vieux roi.


Traduction : Emmanuel Moses 




Ha dormito sulle proprie mani.
Su una pietra.
In piedi. Sui piedi di qualcun altro.
Ha dormito su autobus, treni, aerei.
Ha dormito sul lavoro.
Ha dormito per la strada.
Ha dormito su un sacco pieno di mele.
Ha dormito in una latrina a pagamento.
In un fienile.
Nel Super Dome.
Ha dormito in una Jaguar e sul retro d'un furgoncino.
Ha dormito a teatro.
In galera.
In barca.
Ha dormito in casotti ferroviari e, una volta, in un castello.
Ha dormito sotto la pioggia.
Sotto il sole rovente, ha dormito.
A cavallo.
Ha dormito su sedie, banchi di chiesa e alberghi alla moda.
Ha dormito sotto strani tetti tutta la vita.
E adesso dorme sottoterra.
Dorme, dorme e non si sveglia mai.
Come un vecchio re.

Traduzione : Riccardo Duranti 








 Images : (1) Site Flickr



(4) Jérémie Rocher  (Site Flickr)

(5) Jori Avlis  (Site Flickr)



dimanche 15 avril 2018

Cavatine



In Memoriam Vittorio Taviani  (San Miniato, 20 septembre 1929 - Rome, 15 avril 2018)







« L'ho perduta ! Me meschina !
Ah, chi sa dove sarà ? »


Aria di Barbarina, Le Nozze di Figaro (Mozart-Da Ponte)


Extrait de Kaos, de Paolo et Vittorio Taviani (1983)


Tous les articles à propos des Taviani sur ce blog

mercredi 11 avril 2018

Calm




Plieux, vendredi 19 mai 2017, minuit et demi. Un jour, dans une salle sombre de la Wallace Collection, à Londres, j'ai été illuminé, comme elle l'était elle-même, par des tableaux hollandais à travers lesquels s'engouffrait le ciel, jusqu'en les profondeurs bien cirées de l'antique édifice victorien, aux lourds rideaux tirés. C'étaient des marines de Wilhem Van de Velde le Jeune, un peintre auquel je n'avais jamais porté attention plus tôt et que je distinguais à peine, jusque là, des autres membres de son abondante dynastie. Cependant je ne l'ai jamais oublié. 





La plupart de ces tableaux avaient dans leur titre, en vigie liminaire, le mot : Calm : Dutch Ships coming to Anchor ; Calm : Fishing Boats at Low Water ; Calm : Fishing Boats under Sail (le plus beau) : Calm : a Fishing Boat at Anchor ; Calm : French Merchant Ships at Anchor, etc. Et de fait ils étaient parfaitement calmes. La mer s'y montrait rigoureusement étale, toute en reflets, comme un parquet de salle de bal. Tout y semblait dans l'attente d'un dieu, ou de rien, ou dans la jouissance d'un silence. Les bateaux aux coques brunes, ou noires, parfois relevées d'un peu de cramoisi, y déployaient de larges voiles blanches, ou grises, ou tabac, lie-de-vin, qui se détachaient tranquillement sur l'azur, dans la lumière. Et derrière elles, au-dessus d'elles, ces ciels inoubliables que j'ai dits, bleu ciel et blanc, dont l'allégresse immobile, malgré les nuages blancs qui les parcouraient, irradiait vers les boiseries acajou, vers les autres tableaux, vers les visiteurs qui passaient, en contre-jour, et dont on n'eût pas du tout été surpris si une grande ombre s'en fût détachée à travers la pénombre. On eût juré, ces toiles de dimensions modestes, qu'elles étaient de formidables machines à produire de la sérénité éclairée.




Le souvenir d'elles me vient souvent, et cette après-midi encore comme nous marchions sur le chemin de la Rouquette, sous un énorme ciel bleu tacheté de blanc qu'un gentil vent un peu frisquet rendait particulièrement lumineux, impatient que tout vibre dans sa grande clarté et dans sa transparence — les arbres, les âmes, les châteaux, le chemin blanc.

Renaud Camus  Juste avant après, Journal 2017, Chez l'auteur, 2018







Images : en haut, Wilhem Van de Velde le Jeune  Calm : Fishing Boats Under Sail (1655-60)

plus bas, (1) Wilhem Van de Velde le Jeune  Calm : Dutch Ships Coming to Anchor (1665-70)

(2) Wilhem Van de Velde  Dutch Vessels lying Inshore in a Calm, one Saluting (1660)

(3) Wilhem Van de Velde Le Jeune  Dutch men-o'-war and other shipping in a Calm (c. 1665)

(4) Renaud Camus Grand Paysage avec un personnage après la pluie (Site Flickr)



samedi 7 avril 2018

Per la morte di Napoleone Eugenio (Pour la mort de Napoléon Eugène)




Les hasards d'une recherche m'ont conduit vers ce poème de Giosuè Carducci extrait des Odes barbares (1877) et dédié à la mémoire du fils unique de Napoléon III et d'Eugénie de Montijo, Napoléon Eugène, dit Louis-Napoléon, tué à vingt-trois ans en combattant sous l'uniforme rouge des Britanniques contre les Zoulous sur les côtes océaniques de l'Afrique australe. C'est une belle figure que celle de ce "petit prince" exilé, courageux et attachant, qui ne connaîtra jamais la gloire à laquelle il était promis sous le nom de Napoléon IV. Le poème s'ouvre sur l'évocation de la "sagaie barbare" qui lui fut fatale avant de s'attarder dans un souffle hugolien sur le destin funeste des Bonaparte, symbolisé par l'invocation de l'ombre dolente de la mère de l'Empereur, Letizia, "Niobé corse" recluse dans sa maison d'Ajaccio. On remarquera au passage que Carducci ne s'embarrasse guère de la vérité historique, puisque Letizia est morte en 1836 (à Rome, et pas à Ajaccio !), c'est-à-dire vingt ans avant la naissance de cet arrière-petit-fils qu'elle n'a jamais connue... Il n'est pas non plus très attaché à la vérité géographique si l'on en juge par la description qu'il fait de la maison natale de l'Empereur, bien loin de ce qu'elle est dans la réalité ! Mais tout cela n'a que peu d'importance puisqu'il reste un fort beau poème, d'une puissance lyrique impressionnante (et fort difficile à traduire, j'ai essayé ici de faire de mon mieux !).


PER LA MORTE DI NAPOLEONE EUGENIO 

Questo la inconscia zagaglia barbara 
 prostrò, spegnendo li occhi di fulgida 
 vita sorrisi da i fantasmi 
 fluttuanti ne l'azzurro immenso. 

L'altro, di baci sazio in austriache 
 piume e sognante su l'albe gelide 
le dïane e il rullo pugnace, 
 piegò come pallido giacinto. 

 Ambo a le madri lungi ; e le morbide 
 chiome fiorenti di puerizia 
 pareano aspettare anche il solco 
 de la materna carezza. In vece 

 balzâr nel buio, giovinette anime, 
 senza conforti ; né de la patria 
 l'eloquio seguivali al passo 
 co' i suon de l'amore e de la gloria. 

 Non questo, o fósco figlio d'Ortensia, 
 non questo avevi promesso al parvolo : 
 gli pregasti in faccia a Parigi 
 lontani i fati del re di Roma. 

 Vittoria e pace da Sebastopoli 
 sopían co 'l rombo de l'ali candide 
 il piccolo : Europa ammirava : 
 la Colonna splendea come un faro. 

 Ma di decembre, ma di brumaio 
 cruento è il fango, la nebbia è perfida : 
 non crescono arbusti a quell'aure, 
 o dan frutti di cenere e tòsco. 

 Oh solitaria casa d'Aiaccio, 
 cui verdi e grandi le querce ombreggiano 
 e i poggi coronan sereni 
 e davanti le risuona il mare ! 

 Ivi Letizia, bel nome italico 
 che omai sventura suona ne i secoli, 
 fu sposa, fu madre felice, 
 ahi troppo breve stagione ! ed ivi, 

 lanciata a i troni l'ultima folgore, 
 date concordi leggi tra i popoli, 
 dovevi, o consol, ritrarti 
 fra il mare e Dio cui tu credevi. 

 Domestica ombra Letizia or abita 
 la vuota casa ; non lei di Cesare 
 il raggio precinse : la còrsa 
 madre visse fra le tombe e l'are. 

 Il suo fatale da gli occhi d'aquila, 
 le figlie come l'aurora splendide, 
 frementi speranze i nepoti, 
 tutti giacquer, tutti a lei lontano. 

 Sta ne la notte la còrsa Niobe,
 sta su la porta donde al battesimo 
 le uscíano i figli, e le braccia 
 fiera tende su 'l selvaggio mare : 

 e chiama, chiama, se da l'Americhe, 
 se di Britannia, se da l'arsa Africa 
 alcun di sua tragica prole 
 spinto da morte le approdi in seno.

Giosuè Carducci  Odi barbare, 1877






POUR LA MORT DE NAPOLÉON EUGÈNE

Celui-ci, l'inconsciente sagaie barbare
le terrassa, éteignant ses yeux
auxquels souriaient des rêves de gloire
flottant dans l'azur immense

L'autre, rassasié de baisers dans la douceur 
autrichienne et rêvant des dianes 
et des tambours de guerre dans des aubes glaciales,
se fana comme une pâle jacinthe.

Tous deux loin de leurs mères, et leurs souples
chevelures éclatantes de jeunesse
semblaient attendre encore
l'empreinte de la caresse maternelle. Au contraire,

ces jeunes âmes basculèrent dans la nuit,
sans nul réconfort ; l'éloge de la patrie
ne les accompagna pas au tombeau
aux accents de l'amour et de la gloire.

Ce n'est pas cela, sombre fils d'Hortense,
ce n'est pas cela que tu avais promis à ton petit enfant :
devant Paris, tu avais prié
 que le sort du roi de Rome lui fût épargné.

La victoire et la paix de Sébastopol
berçaient le petit sous leurs blanches ailes :
l'Europe admirait :
la Colonne brillait comme un phare.

Mais de décembre, mais de Brumaire
la boue est cruelle, et le brouillard perfide :
les arbustes ne croissent pas dans cet air fétide,
ou donnent des fruits cendreux et empoisonnés.

Ô maison solitaire d'Ajaccio,
qu’ombragent les grands chênes verts
qu'entourent les collines paisibles
et devant qui résonne la mer !

Là, Laetitia, beau nom italique
qui désormais dans les siècles évoque le malheur,
fut épouse et mère heureuse
pour une saison hélas trop brève ! Et c'est là,

lancée sur les trônes l'ultime foudre,
des lois de concorde données aux peuples,
que tu devais, ô consul, te retirer
entre la mer et Dieu, en lequel tu croyais.

Ombre domestique, Laetitia maintenant habite
la maison vide : l'auréole de César
ne ceignit pas son front, la mère corse
vécut parmi les tombes et les autels.

Son fils fatal aux yeux d'aigle,
ses filles splendides comme l'aurore,
ses petits-fils frémissants d'espérance,
tous périrent, tous d'elle éloignés.

Elle est là dans la nuit, la Niobé corse,
elle se tient sur la porte d'où pour leur baptême
sortaient ses enfants, et fière elle tend 
les bras vers la mer tempétueuse :

et elle appelle, elle appelle, pour que des Amériques,
de la Grande-Bretagne, ou de la brûlante Afrique
quelqu'un de sa race tragique,
poussé par la mort, aborde sur son cœur.

(Traduction personnelle)






« Quelques semaines plus tard, sept des trente Zoulous qui ont participé à cette attaque sont faits prisonniers par les Anglais. Ce sont eux qui ont raconté les derniers moments du Prince Impérial. De sa main restée valide, la gauche, il a réussi à sortir son revolver et, sans chercher un instant à fuir, il a marché lentement à l'ennemi. Les Zoulous ont été étonnés d'une telle bravoure. De la main gauche, donc, il tire trois coups de revolver. Est-ce sa main qui tremble, ou plutôt l'agilité des Zoulous, prompts à faire un bond de côté, mais il rate les trois coups. Il trouve encore la force de saisir au vol une sagaie et de la retourner contre ses assaillants, mais, en se défendant, il ne voit pas un trou, trébuche, et reçoit une sagaie au côté gauche. Alors, il tombe et c'est la curée : dix-sept blessures, toutes de face.
Louis meurt, abandonné par ses camarades, seul avec son rêve, le grand rêve napoléonien, qui l'a enchanté depuis l'enfance. Et, tandis que son père a vainement cherché la mort sur le champ de bataille de Sedan, il sera le seul des Bonaparte à être tué à l'ennemi. Les Zoulous dépouillent son corps et se partagent ses vêtements : pantalon, dolman, le gilet en peau de renne, le casque et le sabre. Ils abandonnent les bottes à quelques mètres de là : trop petites pour leur servir, ils les jettent, encore garnies de leurs éperons. Et le cadavre demeure nu sur le sol, dans le grand silence, bientôt sous la nuit étoilée. »

(extrait de Napoléon IV, d'Alain Frerejean, éditions Albin Michel, très bonne biographie parue en 1997)


Images : en bas, (1) dessin de P. Jamin, musée de Versailles

en bas, (2) Le Prince Impérial et son chien Nero, marbre de J.-B. Carpeaux, musée d'Orsay, Paris



mercredi 4 avril 2018

Prendre le large




Le Large, chanté par Françoise Hardy (Paroles et musique : La Grande Sophie, 2018)

Aucune histoire banale gravée dans ma mémoire 
 Aucun bateau pirate ne prendra le pouvoir 
 Aucune étoile filante me laissera dans le noir 
 Aucun trac, aucun... 

 Et demain tout ira bien, tout sera loin 
 Là au final quand je prendrai le large 
Tout sera loin, donne moi la main 
Là au final quand je prendrai le large 

Aucune larme aucune ne viendra m'étrangler 
Aucun nuage de brume dans mes yeux délavés 
Aucun sable ni la dune n'arrête le sablier 
Aucun quartier de lune, aucun...




Et demain tout ira bien, tout sera loin 
Là au final quand je prendrai le large 
Tout sera loin, donne moi la main 
Là au final quand je prendrai le large 

Aucun autre décor, aucun autre que toi 
Aucune clef à bord, aucune chance pour moi 

Et demain tout ira bien, tout sera loin 
Là au final quand je prendrai le large 
Tout sera loin, donne moi la main 
Là au final quand je prendrai le large 

Aucun requin, aucun air triste 
Aucun regret, aucun séisme 
Aucune langue de bois 
Aucun chaos, aucun, aucun... 

Et demain tout ira bien, tout sera loin 
Là au final quand je prendrai le large 
Tout sera loin, donne moi la main 
Là au final quand je prendrai le large






Images : en haut, photographie personnelle

en bas, extrait du clip de François Ozon

samedi 31 mars 2018

C'est l'Italie.




— [25 septembre 1982] Pérouse. La ville heureuse, insouciante, la jeunesse qui sourit et parle dans cette langue admirable, un orchestre militaire qui joue très convenablement du Verdi, moins bien du Strauss, il faut avoir la valse dans le sang pour le faire, comme à Vienne. Tout le monde est dans la rue, tout le monde écoute, tout le monde rit, chante et danse. C'est l'Italie.

Julien Green  L'arc-en-ciel, Journal 1981-1984  Editions du Seuil, 1988






Images : en haut, Site Flickr

en bas, Site Flickr



vendredi 30 mars 2018

Quando corpus morietur



In memoriam Claudio Abbado et Lucia Valentini-Terrani





Guido Mazzoni (1450–1518) est un peintre et sculpteur spécialisé dans la réalisation des Compianti [Lamentations], ces compositions de statues polychromes grandeur nature en terre cuite représentant les personnages dont les textes sacrés mentionnent la présence autour du Christ mort. Le plus célèbre et le plus beau des Compianti est sans doute celui de Niccolò dell’Arca, que l’on peut voir à Bologne, dans l’église de Santa Maria della Vita. Guido Mazzoni en réalisa six : à Busseto (1476-77), à Modène (1477-79), à Crémone (il a malheureusement été perdu), à Ferrare (1483-85), à Venise (1485-89, il n’en reste que des fragments, conservés à Padoue), à Naples (1492, pour l’église de Monte Oliveto). 




Le Compianto de Busseto auquel est consacré ce message se trouve dans l’église Santa Maria ; c’est le premier que Mazzoni a réalisé, en 1476-77. Je reprends ici la description qu’en fait Giovanni Reale dans l’ouvrage Il Pianto della statua [Les Pleurs de la statue], écrit en collaboration avec Elisabetta Sgarbi et publié en 2008 aux éditions Bompiani : 

« Les personnages réunis autour du Christ mort suivent l’ordre traditionnel : le premier (sur la gauche) est Joseph d’Arimathée, suivi de Saint Jean l’Évangéliste, Marie Salomé, la Madone, Marie de Cléophas, Marie-Madeleine et Nicodème. 
Joseph d’Arimathée et Nicodème (qui ont peut-être les traits des commanditaires de l’œuvre) encadrent le groupe, comme les deux bords d’un cadre. Joseph tient à la main les clous, tandis que Nicodème a un marteau dans la main droite et une paire de tenailles enfilée dans sa ceinture. 
Tous les personnages expriment leur douleur, qui devient donc une "douleur chorale", même si elle reste plutôt mesurée. Les expressions sont uniformes, avec une certaine accentuation chez Marie de Cléophas, et surtout chez Marie-Madeleine, comme nous le verrons. 
Dans ce premier Compianto de Mazzoni, la douleur s’exprime déjà non seulement par le cri et les pleurs, mais aussi par les positions particulières des corps et les mouvements des bras et des mains. Bien avant la psychologie moderne, les artistes avaient depuis longtemps compris que notre corps possède un langage précis, avec lequel il manifeste des sentiments et les exprime d’une façon qui peut-être très forte. 




On remarquera en particulier que chez la Madone, c’est toute la personne qui parle. Elle est agenouillée, les mains serrées avec les doigts entrelacés ; sa tête est penchée et son regard désolé est fixé sur son fils. Le cri, même s’il est contenu, le corps ainsi représenté et les mains jointes expriment très bien la douleur de la mère, avec un réalisme puissant et délicat.






La douleur est aussi parlante chez Marie-Madeleine ; elle passe par le cri, plus accentué que chez les autres personnages, mais aussi par le corps, légèrement penché, et par le mouvement des bras et des mains. Dans la bouche ouverte pour le cri, Mazzoni met en évidence la langue. Toutefois, l’expression de la douleur de la femme n’accède pas à une dimension expressionniste, comme c’est le cas chez Niccolò dell’Arca ; il demeure ici purement réaliste, et attaché à la grammaire et à la syntaxe classiques de la "juste mesure".






On remarquera aussi le cri de douleur exprimé par le personnage de Marie de Cléophas et le mouvement des mains qui cherchent à se cramponner à son vêtement comme pour prévenir une chute.




Il faut enfin noter l’impact émotionnel suscité par la présence des larmes sur les visages de Marie-Madeleine, de Marie de Cléophas et de la Madone. »









Sur le même thème, on peut lire dans ce blog :

Le Jour des pleurs (sur les Compianti de Guido Mazzoni à Modène et Bologne)

Les Larmes de la statue (sur le Compianto de Niccolò dell'Arca à Bologne)


Images : en haut, deuxième image,  Site Flickr




"Stabat mater dolorosa Juxta crucem lacrimosa dum pendebat Filius."

"Quando corpus morietur, fac ut animae donetur, Paradisi gloria."

samedi 24 mars 2018

« Italia bella »




Ce texte d'Antonio Tabucchi a été publié en 1991, dans le numéro 26 de la revue Italienisch. Il a été repris en 2010 dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru aux éditions Feltrinelli.

« Va dans le jardin pour chercher un chou, dit sa mère à la jeune fille, on en a besoin pour la soupe. »
La jeune fille sortit de la chaumière en regardant autour d’elle avec circonspection. Elle n’aimait pas sortir de la maison au coucher du soleil. Les Allemands avaient occupé les étables et les granges du couvent et à cette heure-là, il y avait toujours le risque de tomber sur un soldat qui cherche à l’importuner. Au moment de leur retraite, les nazis avaient fait quelques prisonniers, des soldats russes et anglo-indiens qu’ils maintenaient prisonniers dans la réserve de blé. Devant la porte, se trouvait toujours une sentinelle armée d’une mitraillette et elle n’avait jamais vu les prisonniers. Pour aller au jardin, elle devait passer devant la réserve.
La jeune fille s’y dirigea à contrecœur en essayant de se donner du courage. Quand elle passa devant la sentinelle, elle lui dit bonsoir. L’Allemand marmonna quelque chose dans sa langue sans faire aucun mouvement. 
C’était un petit jardin que son père, le jardinier du couvent, entretenait avec amour. On y trouvait des choux, des épinards, des  salades et des pommes de terre. La jeune fille se dirigea vers la rangée des choux. C’étaient de grosses plantes sombres, de l’espèce des choux frisés. Elle parcourut la rangée des choux, ne sachant pas lequel choisir. Puis elle en aperçut un bien robuste, qui curieusement lui sembla plus haut que les autres. C’était ce qu’il lui fallait. Elle s’était muni d’un couteau pour le trancher, mais la tige était trop grosse, il était peut-être plus simple de l’arracher avec ses racines. 
Elle le saisit par les feuilles et tira, et à sa grande stupeur, le chou lui resta dans la main sans opposer la moindre résistance. La jeune fille regarda au sol et elle vit un trou d’un mètre de largeur, recouvert par une couche de roseaux et de feuilles. Elle déplaça les roseaux avec le pied et aperçut un homme. C’était un petit homme corpulent avec des traits mongols, qui la fixait avec des yeux écarquillés. Il portait un uniforme qu’elle ne connaissait pas et son visage était plein de terre. 




« Qu’est-ce que tu fais-là ? » lui demanda la jeune fille. Le mongol leva les bras comme s’il se trouvait devant un ennemi et dit « Italia bella ». Puis il sortit de la poche de sa veste un portefeuille et lui tendit une photographie. La jeune fille l’examina rapidement dans la lumière déclinante du crépuscule. Elle réussit à voir une grande tente de forme arrondie au milieu d’une plaine. Devant la tente, il y avait un homme, celui-là même qui se trouvait devant elle. À ses côtés se trouvait une femme coiffée d’un étrange chapeau qui lui recouvrait les oreilles, et puis, par ordre décroissant de taille, quatre enfants. C’était une photo de famille
Le soldat porta une main à sa gorge comme s’il voulait s’étrangler et se mit à sangloter. Il pleurait en silence et ses larmes dessinaient des sillons clairs sur son visage recouvert de terre. « Qu’est-ce que tu fais, tu pleures ? », dit la jeune fille, « Ne pleure pas, je t’en prie, ne pleure pas, sinon je vais pleurer aussi ». 
Le soldat frotta ses mains sur son ventre. Puis il ouvrit la bouche en y introduisant sa main. « Italia bella », dit-il avec un air plaintif. « Mon Dieu, mais c’est tout ce que tu sais dire ? » s’exclama la jeune fille. Le soldat frappa de nouveau son ventre comme s’il battait sur un tambour. 
« J’ai compris, j’ai compris », dit la jeune fille, « tu as faim, mais ce soir, c’est impossible, essaie de tenir jusqu’à demain, je t’apporterai à manger demain soir, mais tu dois savoir une chose : si les Allemands te trouvent ici, ils te fusilleront, et ils me fusilleront aussi. Alors maintenant, bonsoir ! » 
« Italia bella » répéta le soldat. « Va te faire voir ailleurs ! » répliqua la jeune fille. Pendant plus d'un mois, tous les soirs, elle apporta au soldat du pain et de la soupe au chou. Jusqu’au moment où les Allemands, en se retirant vers le nord, abandonnèrent le couvent. Alors le soldat fut accueilli dans la maison et il y demeura jusqu’à l’arrivée des troupes alliées. 




Cette histoire est authentique. Elle m’a été racontée par Rita, une dame qui habite près de chez moi. Elle s’est déroulée dans un petit village de Toscane, dans les environs de Pise, pendant l’hiver 1944-1945.

Pendant très longtemps, Rita n’eut plus aucune nouvelle de ce soldat mongol. Dans les années soixante-dix, une lettre arriva pour elle au couvent, malgré l’adresse très approximative qui se trouvait sur l’enveloppe. À l’intérieur, il n’y avait qu’une photographie. Devant une tente, un homme et une femme âgés, et autour d’eux leurs enfants et petits-enfants. Rita eut du mal à reconnaître en ce vieil homme le soldat mongol. Derrière la photographie était écrit : « Italia bella ».  

Antonio Tabucchi  Dalle parti della Mongolia (in Viaggi e altri viaggi  Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle 






Images : (1) Tommaso Marchioro  (Site Flickr)

(2) Lino Cannizzaro  (Site Flickr

mercredi 21 mars 2018

Aria di primavera




Soave sia il vento
Tranquilla sia l'onda,
Ed ogni elemento
benigno risponda
Ai nostri desir.





Que le vent soit doux
Et l'onde tranquille,
Que chaque élément s'apaise
Et réponde à nos désirs.

Mozart-Da Ponte Cosi fan tutte, I, 6






Images : Cosi fan tutte, mise en scène d'Abbas Kiarostami (festival d'Aix-en-Provence, juillet 2008)

samedi 17 mars 2018

Vers la lumière




J'ai déjà évoqué dans ce blog la grande exposition de Jean-Paul Marcheschi au musée de Bastia,  Abîmes Abysses, il y a déjà quatre ans ; en lisant le fort intéressant volume de correspondance entre Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni qui vient de paraître aux éditions Gallimard, joliment intitulé Un peu de temps à l'état pur, j'ai beaucoup aimé le passage où Marie Ferranti raconte sa visite de l'exposition avec le peintre, peu de jours avant l'ouverture au public. Je reproduis ici ce très beau texte :

Le jour où j’écrivais ce texte, je pensais encore aux images de désir et de mort que j’avais vues la veille. En compagnie de Jean-Paul Marcheschi, j’avais visité l’exposition qu’il préparait au musée de Bastia
Le musée est enclos dans la forteresse génoise. 
Les œuvres de Marcheschi, les premières que je vis, étaient installées dans l’ancienne prison : des grands tableaux sombres, rétro-éclairées, composés de dizaines de feuillets reliés entre eux et collés sur un panneau : un assistant s’y employait. 
Les pinceaux de Marcheschi sont du feu qu’il dompte selon l’interprétation et le sens qu’il veut donner à l’œuvre. Images des abîmes et des abysses — c’est le titre de l’exposition — inspirées de La Divine Comédie, du Pharaon noir, à l’origine du duende, de métaphores personnelles : le noir domine ; le blanc l’exalte. 
Tout était en voie d’achèvement, mais rien n’était fini. Nous arpentions ce chaos apparent. Un bestiaire fantastique longeait le sol : je l’éclairai à l’aide de mon téléphone. Certaines sculptures étaient encore enveloppées dans du papier de soie. Il n’émergeait de ce friselis blanc qu’une tête d’oiseau, un bec ; de grands oiseaux aux ailes déployées étaient débarrassés de cette gangue légère, certains ressemblaient à ces gargouilles des vieilles cathédrales, et un marcassin, qui semblait vif, apparut dans la lumière. Tous étaient également d’un noir d’encre. 
Nous quittâmes la prison et grimpâmes un étage.


Le Gouffre (détail)

Le sanglier

Je me retrouvai dans un labyrinthe illuminé d’œuvres au noir.


La Terre

Impératrice enfant

Fractal

Bouchant la fenêtre, un globe terrestre, mais les pays étaient aussi des feuillets de carnets écrits, comme huilés par la cire, et les océans étaient blancs ; de l’un des tableaux, issus de la sculpture et du magma des formes, Jean-Paul me fit découvrir un crâne de la noirceur de la suie, qui affleurait des profondeurs ; selon l’angle de vue, il remontait à la surface ; puis, une grande œuvre : un arbre immense, au ramage courbe qui touchait presque le sol ; deux femmes se tenaient sur le côté opposé ; une tante de l’artiste, morte jeune, en avait inspiré la silhouette. Elles étaient figées dans le recueillement, figures silencieuses, comme celles de Giotto, regardant passer au fil de l’eau un cadavre pétrifié. Devant cette œuvre, un lac noir, encore vide, où l’on verserait, au dernier moment, une eau lustrale, qui refléterait l’œuvre entière.


Lac du sommeil et de l'oubli


Cet artifice n’était pas inutile. De sa simplicité naîtrait un effet de profondeur : il était garant du vertige causé par le frémissement du reflet, sa fragilité, sa rupture, la difficulté à cerner l’illusion entre l’œuvre accomplie et celle reflétée. L’abîme est toujours intérieur ; le lac noir le réfléchit.


Le bateau




Enfin, en face d’une ouverture, où étaient enserrés un carré de mer et un grand paquebot peint en blanc et bleu, presque irréel, une barque transparente était posée, sur un socle haut. À l’intérieur de la coque, un noir de fumée vaporeux qui semblait s’évanouir dans l’air, flotter dans le bleu du ciel et dans le bleu de la mer. On ne peut ouvrir la gaine en Plexiglas qui sangle la barque sans risquer qu’elle tombe en poussière. C’est de la suie sculptée, un souffle noir, prisonnier de la transparence. 
Une salle était consacrée aux dernières œuvres : celles du rouge de la lave et du sang. Les trois couleurs étaient réunies : noir, blanc, rouge, et l’alchimie réussie : je voyais les voyelles de Rimbaud.

Marie Ferranti (extrait d'Un peu de temps à l'état pur, Correspondance avec Jean-Guy Talamoni, Gallimard, 2018)


Cercle rouge avec sciarra




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Images : merci à Mathieu François Du Bertrand pour les images du sanglier, du Lac du sommeil et de l'oubli et du bateau. (Site Flickr)