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samedi 29 décembre 2012

Le Jour des adieux




Les Berceaux (poème de Sully Prudhomme, musique de Gabriel Fauré) interprété par Gérard Souzay ; au piano : Dalton Baldwin.









Source de la vidéo : Site YouTube

Images : Marie (Solea20 Site Flickr)

lundi 24 décembre 2012

Guarda l'alba (Regarde l'aube)




Carmen Consoli chante Guarda l'alba (C. Consoli, T. Ferro, 2010) :

Già Natale, il tempo vola,
l’incalzare di un treno in corsa,
sui vetri e lampadari accesi
nelle stanze dei ricordi.
Ho indossato una faccia nuova
su un vestito da cerimonia
ed ho sepolto il desiderio intrepido di averti affianco.
Allo specchio c’è un altra donna,
nel cui sguardo non v’è paura,
com’è preziosa la tua assenza in questa beata ricorrenza.
Ad oriente il giorno scalpita, non tarderà.

Guarda l’alba che ci insegna a sorridere,
quasi sembra che ci inviti a rinascere.
Tutto inizia, invecchia, cambia forma,
l’amore, tutto si trasforma,
l’umore di un sogno col tempo si dimentica.

Già Natale il tempo vola,
tutti a tavola che si fredda,
mio padre con la barba finta ed un cappello rosso in testa.
Ed irrompe impetuosa la vita
nell’urgenza di prospettiva,
già vedo gli occhi di mio figlio e i suoi giocattoli per casa.
Ad oriente il giorno scalpita, la notte depone armi e oscurità.

Guarda l’alba che ci insegna a sorridere,
quasi sembra che ci inviti a rinascere.
Tutto inizia, invecchia, cambia forma,
l’amore, tutto si trasforma,
persino il dolore più atroce si addomestica.

Tutto inizia, invecchia, cambia forma,
l’amore, tutto si trasforma.
Nel chiudersi un fiore al tramonto si rigenera.






Déjà Noël, comme le temps passe,
à la vitesse d'un train qui roule,
sur les vitres et les lustres allumés
dans les chambres des souvenirs.
J'ai revêtu un nouveau visage
sur une robe de soirée
et j'ai enterré le désir audacieux de t'avoir auprès de moi.
Dans le miroir, je vois une autre femme,
dont le regard est désormais sans peur,
comme ton absence est précieuse en cette fête si heureuse.
À l'est le jour piaffe, il ne va plus tarder.

Regarde l'aube qui nous apprend à sourire,
on dirait presque qu'elle nous invite à renaître.
Tout commence, vieillit, change de forme,
l'amour, tout se transforme,
l'humeur d'un rêve s'efface avec le temps.

Déjà Noël, comme le temps passe,
tous à table avant que ça ne refroidisse,
mon père avec une fausse barbe et un bonnet rouge sur la tête.
Et la vie déferle, impétueuse,
dans l'urgence d'une perspective,
je vois déjà les yeux de mon fils et ses jouets éparpillés dans la maison.
À l'est le jour piaffe, la nuit dépose les armes et l'obscurité.

Regarde l'aube qui nous apprend à sourire,
on dirait presque qu'elle nous invite à renaître.
Tout commence, vieillit, change de forme,
l'amour, tout se transforme,
même la douleur la plus atroce peut s'apprivoiser.

Tout commence, vieillit, change de forme,
l'amour, tout se transforme.
En se refermant au crépuscule, une fleur se régénère.

(Traduction personnelle)









Images : en haut,  Site Flickr

en bas, (1) Andrea Maione  (Site Flickr)

(2) Chiara  (Site Flickr)


Source de la vidéo : Site YouTube

vendredi 21 décembre 2012

Ci vediamo domani ? (À demain ?)



"On se voit demain ? On se voit demain, et après demain
— Et le jour d'après et l'autre encore
— Et celui d'après
— Et ce soir
— À huit heures, à l'endroit habituel."


mercredi 19 décembre 2012

Commiato (Congé)



Avril 1959 
J'ai accompagné Cardarelli jusque dans sa chambre. L'odeur de renfermé était insupportable, j'ai ouvert la fenêtre qui donne sur l'une de ces cours sombres, hautes, visqueuses, domaine des chats et de la cuve du lavoir. La via Veneto ici n'est qu'une façade. À peine entre-t-on dans ces vieilles maisons que nous reprend à la gorge la vieille Rome des porches étroits, des escaliers sombres, des cours à l'odeur de chou et de moisi. (...) La chambre du poète est étroite, avec un cabinet de toilette aménagé dans un coin. Sur la table, un ordre précaire. «Je n'ai plus rien !», dit Cardarelli avec une note de complaisance. Je vois simplement deux photographies, des groupes d'amis de sa lointaine jeunesse. Près de la fenêtre, le radiateur. Cardarelli est assis sur le lit, son pardessus sur le dos comme un émigrant qui attend le départ du bateau, ou comme la victime d'un tremblement de terre, qui, assis sur le seul meuble qui lui reste, manifeste ainsi que ce meuble est à lui, et ne l'abandonne pas pour qu'on ne le lui emporte pas. 

Juin 1959 
Hier, Cardarelli est mort au Policlinico, où il était hospitalisé depuis un mois. Grand admirateur de Leopardi, il est mort (presque) comme lui, à cause d'une indigestion de crème glacée qui a ensuite dégénéré en broncho-pneumonie. Depuis un mois il ne parlait plus : de temps en temps seulement, quand quelqu'un entrait dans sa chambre, il disait doucement : «Assommants !». 

Ennio Flaiano La solitude du satyre Editions du Promeneur, 1996 (Traduction : Brigitte Pérol) 





Commiato

Come un vecchio recipiente incrinato, il mio cuore non comporta più gli effervescenti dolori onde continua ad essere agitato, né bollenti passioni. E temo non s’abbia a spezzare. Non mi sento più giovane. E’ tanto tempo che lo dico ! E non so capacitarmi come mai l’amore abbia lasciato passare la sua stagione senza sorridermi, mentre pure l’amicizia, supremo bene, s’allontana da me, che ne ho troppo abusato. E nuova età sopravviene. Quella in cui la memoria dell’uomo è carica di troppi ricordi insepolti e il suo cuore, oppresso e cicatrizzato, non si pasce di altro che di rivolte affannose. Intanto la vita ha cessato di essere una gaia milizia, la morte impietosa non arride più, da lontano, come un giorno di gloria, ma si fa avanti e si rivela per quella che è veramente : l’ingiuria suprema.

Vincenzo Cardarelli  Memorie della mia infanzia  Ed. Mondadori (I Meridiani)


Congé

Comme un vieux récipient fêlé, mon cœur ne peut plus contenir les effervescentes douleurs dont il continue à être agité, ni les bouillantes passions. Et je crains qu'il ne finisse par se briser. Je ne me sens plus jeune. Je le dis depuis si longtemps ! Et je ne parviens pas à comprendre pour quelle raison l’amour a laissé passé sa saison sans me sourire, tandis que l'amitié, bien suprême, s'éloigne de moi, qui en ai trop abusé. Et survient un nouvel âge. Celui où la mémoire de l'homme est encombrée de trop de souvenirs non ensevelis et où son cœur, opprimé et couvert de cicatrices, ne se nourrit plus que de révoltes fébriles. En attendant, la vie a cessé d'être une cohorte joyeuse, la mort impitoyable ne nous sourit plus, de loin, comme un jour de gloire, mais elle s'avance et se donne pour ce qu'elle est vraiment : l'insulte suprême.

(Traduction personnelle)






Images : en haut, Source

en bas, Site Flickr



samedi 15 décembre 2012

Le Campane di Firenze (Les Cloches de Florence)




Chi vuole conoscere l'anima di Firenze ascolti il suono delle sue campane. Non per niente Pier Capponi minacciò di suonarle. In ogni città le campane mandono un suono particolare. A Roma rintoccano eccelse e solenni per la cristianità intera, s'intonano all'altezza delle cupole e all'universalità della Chiesa, e la loro voce non scende al basso, si propaga e disperde nell'aria.

In quelle di Milano riconoscereste già il  "carillon" nordico, la squilla romantica, le umili campane dei borghi alpestri che suonano, così dolci di sera, specialmente pei poveri e per i mendicanti : per tutti coloro che sono in cammino. Col loro impeto orgiastico e furioso le campane del Mezzogiorno fanno pensare a danze selvagge e in Sardegna servono anche per ballare il duru-duru. Ma a Firenze sono ancora le vecchie campane italiane, faziose e comunali, turbolente, fieraiole e rimbombanti, che muovono il popolo come un sol uomo, lo sobillano ad uscire di casa con degli umori da guerra civile e quando proprio si fanno sentire pare sempre che stia per volare il pallone.

Fu così ch'io le riudii qualche anno fa, in una domenica mattina di maggio. Ero giunto a Firenze nella nottata. La mattina dopo mi desto in una bella camera d'albergo, che le campane della vicina chiesa di San Lorenzo suonavano per l'Elevazione. Di botto mi ricordai del campanone del mio paese. Era quella stessa voce, bassa, cupa, imperiosa che un tempo suonava l'ora di andare a scuola e a due ore di notte ci mandava cheti cheti a dormire ; voce materna, irresistibile, che pare non abbia mai tempo da perdere e per qualunque motivo si faccia sentire, ci chiami al lavoro o a festa, dice sempre : spicciatevi. Mi levai e apersi la finestra. Incontro a me si ergeva una gran cupola rivestita di mattoni rossi e risplendenti, sopra un monte di tetti e di tegoli del medesimo colore, cotto e arso. Laggiù, lontano, Monte Morello, affocato e velato da una nebbia rossastra che pareva fumo che uscisse da una fornace. Non si vedeva una fronda, nè spirava un alito di vento. Tutto ardeva in quel caldo mezzogiorno. A guardarla dall'alto Firenze, dava un senso di mattonaia in combustione e le campane stesse, col loro maschio e furibondo fragore, simili ad enormi campanacci, richiamavano l'idea del fuoco.

Vincenzo Cardarelli  Il sole a picco  Ed. Mondadori (I Meridiani)





Qui veut connaître l'âme de Florence doit écouter le son de ses cloches. Ce n'est pas pour rien que Piero Capponi menaça de les faire sonner. Dans chaque ville, les cloches ont une sonorité particulière. À Rome, elles  retentissent de façon sublime et solennelle pour toute la chrétienté, en parfait accord avec la hauteur des coupoles et l'universalité de l’Église, et leur voix ne s'abaisse jamais, elle se propage et se disperse dans l'air.

Celles de Milan ressemblent déjà au "carillon" nordique, la clochette romantique, les cloches humbles des villages de montagne, qui sonnent si doucement dans le soir, pour les pauvres et les mendiants : pour tous les vagabonds. Avec leur impétuosité orgiaque et fougueuse, les cloches du Sud évoquent des danses sauvages, et en Sardaigne, elles accompagnent les danseurs de duru-duru. Mais à Florence, ce sont encore les antiques cloches italiennes, factieuses et communales, turbulentes, festives et retentissantes ; elles soulèvent le peuple comme un seul homme, l'incitent à sortir de chez lui avec des humeurs de guerre civile, et quand elles se font entendre, c'est comme si l'on s'apprêtait à donner un coup d'envoi.

C'est ainsi qu'il y a quelques années, je les entendis à nouveau, un dimanche matin du mois de mai. J'étais arrivé à Florence dans la nuit. Le lendemain matin, je me réveille dans une belle chambre d'hôtel, tandis que les cloches de la toute proche église de San Lorenzo retentissaient au moment de l’Élévation. Aussitôt, je me souvins du bourdon de mon village. C'était le même son, grave, sombre, impérieux, qui autrefois annonçait le moment de partir pour l'école ou, à deux heures du matin, nous rappelait qu'il était temps d'aller au lit ; semblable à une voix maternelle, irrésistible, n'ayant jamais de temps à perdre, et qui, lorsqu'elle se faisait entendre pour nous appeler au travail ou à la fête, semblait toujours dire : dépêchez-vous ! Je me levai et ouvris la fenêtre. Devant moi se dressait une coupole recouverte de resplendissantes briques rouges, au dessus d'une multitude de toits et de tuiles de la même couleur, ardente et vive. Là-bas, dans le lointain, le Monte Morello, noyé dans une brume rougeâtre, comme la fumée s'élevant d'une fournaise. On n'apercevait pas la moindre feuille, il n'y avait pas un souffle de vent. Tout se consumait dans le soleil de midi. Vue d'en haut, on avait l'impression que Florence était une briqueterie en flammes et les cloches elles-mêmes, semblables à d'énormes sonnailles produisant un viril et furieux fracas, nous renvoyaient à l'idée du feu.

(Traduction personnelle)








 Images : en haut, Site Flickr

au centre, Nadia Fondelli  (Site Flickr)

en bas, Jim Carlucci  (Site Flickr)





jeudi 13 décembre 2012

Al tramonto (Au soleil couchant)




Im Abendrot

Wir sind durch Not und Freude
gegangen Hand in Hand;
vom Wandern ruhen wir
nun überm stillen Land.

Rings sich die Täler neigen,
es dunkelt schon die Luft.
Zwei Lerchen nur noch steigen
nachträumend in den Duft.

Tritt her und laß sie schwirren,
bald ist es Schlafenszeit.
Daß wir uns nicht verirren
in dieser Einsamkeit.

O weiter, stiller Friede !
So tief im Abendrot.
Wie sind wir wandermüde –
Ist dies etwa der Tod ?

(Text : Joseph von Eichendorff)




Richard Strauss  Vier letzte Lieder  (Im Abendrot)


Au soleil couchant

Dans la peine et la joie 
nous avons marché main dans la main ; 
de cette errance nous nous reposons 
maintenant dans la campagne silencieuse. 

Autour de nous les vallées descendent en pente, 
le ciel déjà s'obscurcit ; 
seules deux alouettes s'élèvent, 
rêvant dans la brise parfumée. 

Viens ici, laisse-les voler ; 
c'est bientôt l'heure de dormir ; 
il ne faut pas que nous nous égarions
dans cette solitude. 

Ô paix immense et silencieuse !
Si profonde dans le soleil couchant.
Comme nous sommes las d'errer  –
Serait-ce déjà la mort ?


Al tramonto

Tra affanni e gioie
siamo andati mano nella mano ;
dei vagabondaggi assieme ci riposiamo
ora in luogo tranquillo.

Tutt'intorno le valli digradano,
già il cielo si oscura,
due allodole soltanto s'innalzano
sognanti nell'aria profumata.

Vieni qui, lasciale volare,
prossima è l'ora di addormentarci,
perché non si abbia a smarrirci
in questa solitudine.

O immensa e silente pace !
Così profonda nel rosseggiante tramonto.
Quanto ci ha spossati il nostro vagabondare –
È questa forse la morte ?

(Traduzione : Luigi Bellingardi)



Lisa della Casa  (2 février 1919 - 10 décembre 2012)



Image du lac de Constance : Site Flickr

mercredi 12 décembre 2012

À la nuit et au silence




Einmal nahm ich zwischen meine Hände
dein Gesicht. Der Mond fiel darauf ein.
Unbegreiflichster der Gegenstände
unter überfließendem Gewein.

Wie ein williges, das still besteht,
beinah war es wie ein Ding zu halten.
Und doch war kein Wesen in der kalten
Nacht, das mir unendlicher entgeht.

O da strömen wir zu diesen Stellen,
drängen in die kleine Oberfläche
alle Wellen unsres Herzens,
Lust und Schwäche,
und wem halten wir sie schließlich hin ?

Ach dem Fremden, der uns mißverstanden,
ach dem andern, den wir niemals fanden,
denen Knechten, die uns banden,
Frühlingswinden, die damit entschwanden,
und der Stille, der Verliererin. 


Rainer Maria Rilke  Gedichte an die Nacht 

 
Une nuit je pris entre mes mains
ton visage. La lune l'éclairait.
Ô la plus insaisissable des choses
sous un excès de pleurs.

C'était presque un objet docile, simplement là,
calme comme une chose, à le tenir.
Et cependant il n'était pas, dans la froide
nuit, d'être qui m'échappât plus infiniment.

Ô ce sont là les lieux vers lesquels nous affluons,
pressons vers l'étroite surface
toutes les vagues de notre cœur,
désir et faiblesse,
et pour finir, à qui les dédions-nous ?

Hélas, à l'étranger qui s'est mépris sur nous,
à l'autre hélas que nous ne trouvâmes jamais,
à ces domestiques qui nous attachèrent,
à des vents de printemps qui de ce fait s'enfuirent,
et au silence, ce vaincu.  

Traduction : Gabrielle Althen et Jean-Yves Masson  (Poèmes à la nuit, Editions Verdier, 1994)

 
Tenni una volta tra le mie mani
il tuo viso. Lo rischiarava la luna. 
La più inafferabile delle cose
sotto dirotto pianto.

Come docile cosa che permane
quasi un oggetto era, da tenere,
eppure niente come lei nel freddo
della notte mi sfuggiva, irreparabile.

Oh, verso quei luoghi prorompiamo,
urgiamo nell'esigua superficie
tutte le onde del nostro cuore,
debolezza e brama,
e alla fine a chi le dedichiamo ?

Ah, all'estraneo che non ci comprese,
all'altro, ahimè, che non trovammo mai,
ai servitori che ci avvinsero,
a venti di primavera che dileguarono,
e al silenzio, lui, lo Sconfitto.

Traduzione : Mario Specchio  (Poesie alla notte, Passigli Editori, 1999)
  







Images : en haut,  Site Flickr

en bas,  Davide Fiume  (Site Flickr)



mardi 11 décembre 2012

Certi pomeriggi (Certains après-midi)



"Come è lunga l'attesa !"





Le court récit (une quarantaine de pages) de Mario Fortunato, Certi pomeriggi non passano mai (Certains après-midi ne passent jamais), est une brillante variation sur le thème de l'attente de l'être aimé, et plus particulièrement de l'angoisse d'attente, telle que Barthes la définit dans un chapitre célèbre de ses Fragments d'un discours amoureux. On retrouve dans le texte de Fortunato tous les éléments de la "scénographie de l'attente" dont parle Barthes : nous sommes à Milan, où un homme en attend un autre qui n'arrive pas. Pendant cet interminable après-midi, les heures semblent compter double, et le lecteur assiste à un monologue intérieur où les interrogations, les doutes, les soupçons, les calculs minutieux, les multiples hypothèses, les appréhensions, les souvenirs se succèdent. Où peut-il bien être, cet absent désiré, en général si ponctuel, si raisonnable ? A-t-il été victime d'une agression dans le métro milanais, ou prend-il du bon temps en compagnie de quelqu'un d'autre, tandis que le narrateur se ronge dans l'attente ? Alors, pour passer le temps, on écrit des messages que finalement on n'envoie pas; on formule des questions auxquelles on sait très bien que personne ne répondra; on prend des tranquillisants pour apaiser l'angoisse; on se livre sur la terrasse à de petits travaux qui finiront en saccage même pas libérateur. On se souvient aussi de la première rencontre (l'anamnèse qui comble et qui déchire dont parle Barthes) : « Il avait un air égaré, mais aussi étrangement fier. Il devait être quatre heures de l'après-midi, les premiers jours de novembre, dans une lumière imprécise. Nous n'avons pas beaucoup parlé, je me sentais mal à l'aise. Je ne le trouvais pas particulièrement beau, mais il avait une belle voix. Pour quelque mystérieuse raison, malgré mon embarras, je me sentais bien auprès de lui. Je ne sais pas comment on s'est retrouvés dans l'ascenseur de mon immeuble, et cette soudaine et brève proximité m'a donné la certitude qu'il était celui que j'attendais depuis toujours.» Les étoiles brillaient en ce temps-là, mais maintenant, c'est déjà la sombre nuit de l'attente et du doute, le silence, le froid, et le début de la fin. Et ce croissant de lune, indifférent, qui trône au-dessus des toits... On ne sait plus quelle heure il est ; on se demande pourquoi on est là, quand soudain, quelqu'un frappe à la porte... 

Écrite par quelqu’un de ponctuel jusqu’à la manie, que peut bien signifier cette phrase : « Je passerai en début d’après-midi » ? Qu'est-ce qu'un début d'après-midi, quand commence-t-il, quand se termine-t-il ? À la rigueur, treize heures, c’est déjà le début de l’après-midi. Mais je suis sûr que dans ce cas-là, il aurait plutôt écrit : « Je passerai à l’heure du déjeuner ». Non seulement il est ponctuel, mais c’est aussi quelqu’un de précis. Même s’il n’est ni un intellectuel, ni un lettré, il tient à employer les mots justes.

Admettons que le début d’après-midi corresponde à quatorze heures. À Milan, c’est certainement le cas. Peut-être qu’à Naples ou à Palerme, c’est un peu plus tard : environ une heure après, en raison de l’habitude toute méridionale de ne pas déjeuner avant treize heures trente ou quatorze heures. Nous sommes à Milan. Donc, quatorze heures, cela semble correct. Mais il faut tenir compte du fait qu’il est méridional. Calabrais, comme moi. Plutôt atypique, toutefois, et Milan lui plaît parce qu'il la juge efficace et sobre. Tout compte fait, je peux lui accorder une demi-heure : pour lui, l’après-midi peut bien commencer à quatorze heures trente. Cela semble raisonnable. Nous sommes à Milan, qu’il aime tant, mais il vit avec une partie de sa famille (un frère et une sœur) qui aura conservé – on peut au moins l’espérer – de douces habitudes méditerranéennes. Du reste, il aime cette famille qui lui offre, de façon intermittente, un voile de protection. Oui, je peux bien lui concéder une bonne demi-heure.

Mais attention : il y a un problème. Si pour lui – et pour les raisons que je viens d’indiquer – l’après-midi commence à quatorze heures trente, il devrait avoir le temps de me rejoindre. En effet, à quatorze heures trente, on peut raisonnablement penser que son déjeuner frugal d’étudiant sera terminé, mais il devra certainement dire deux ou trois mots pour prendre congé, récupérer sa veste, son sac, et finalement quitter la maison.





Nous n’habitons pas tout près l’un de l’autre. Comme je vis à Milan depuis un peu plus d’un an et que j’ai un très mauvais sens de l’orientation, il me serait impossible de dire quelle est exactement la distance qui nous sépare. Je sais seulement que pour arriver ici, il doit faire une centaine de mètres à pied, prendre ensuite l’autobus, puis la ligne jaune du métro, et enfin la ligne rouge pour une dernière station. De là jusqu’à mon appartement, il ne reste plus que deux ou trois minutes à pied. Peut-on considérer qu’il faille une demi-heure pour effectuer le trajet complet? Peut-être même quarante minutes.

Récapitulons : le déjeuner en famille est terminé à quatorze heures trente. Ajoutons dix minutes avant la sortie, plus quarante minutes pour me rejoindre. Il devrait donc être au pied de l’immeuble à quinze heures vingt. Si le portail est déjà ouvert (le concierge a des horaires plutôt fluctuants), il montera immédiatement au troisième étage : à pied, comme il en a l’habitude. Comptons encore trois minutes – peut-être que cette fois-ci, il va prendre son temps, il n’est sans doute pas très impatient de me revoir. Donc, à quinze heures vingt-trois, il frappe à la porte.

Il est seize heures trente-cinq et personne n’a frappé. Il est vrai qu’il y a environ une heure il a envoyé un SMS qui disait : « Je serai un peu en retard. Excuse-moi. À tout à l’heure ». C’était une réponse à l’un de mes messages qui demandait de façon faussement détachée : « Dis-moi, tu es sûr de pouvoir passer aujourd’hui ? » Je l’ai envoyé à quinze heures trente. Théoriquement, il avait déjà sept minutes de retard. Une énormité, pour lui. Pour moi, une éternité.

Mario Fortunato Certi pomeriggi non passano mai Ed. Nottetempo, 2009 (Traduction personnelle)





Images : en haut, Site Flickr

au centre et en bas : Federico Novaro (Site Flickr)





lundi 10 décembre 2012

Niente che sia d'oro resta (L'or n'est pas éternel)



 C. Thomas Howell dans Il Giovane Toscanini, de Franco Zeffirelli


"Il me semble que si j'étais cinéaste je ne choisirais pour tourner dans mes films que des êtres d'une beauté ou d'un attrait physique merveilleux : non pas seulement pour attirer le public, mais parce que c'est la fonction même de l'art, à mon avis, de pérenniser ou de solenniser ce qu'il y a de plus émouvant sur la terre, et qui sans lui se perdrait."

Renaud Camus Vaisseaux brûlés



C. Thomas Howell dit le poème de Robert Frost  Nothing gold can stay dans le film de Francis Coppola The Outsiders :




Nature's first green is gold,
Her hardest hue to hold.
Her early leaf 's a flower ;
But only so an hour.
Then leaf subsides to leaf.
So Eden sank to grief,
So dawn goes down to day.
Nothing gold can stay.

In Natura il primo verde è dorato,
E subito svanisce.
Il primo germoglio è un fiore ;
Ma dura solo un ora.
Poi a foglia segue foglia.
Come l'Eden affondò nel dolore,
Così oggi affonda l'Aurora.
Niente che sia d'oro resta.

Le premier vert de la nature est d'or,
Et aussitôt il disparaît.
Son premier bourgeon est une fleur ;
Qui ne vivra qu'une heure.
Puis la feuille succède à la feuille.
Comme l’Éden mourut dans la douleur,
L'aurore cède au jour cruel.
L'or n'est pas éternel.








vendredi 7 décembre 2012

Tutti a Venezia ! (Tous à Venise !)







Tua Cugina Prima (Tutti A Venezia)

Vieni, facciamo ancora un'altra foto
col colombo in man',
così, sorridi bene senza smorfie,
lo sguardo fisso su di me
mentre conto fino a tre,
sarai contento quando poi
tua cugina lo vedrà
che a Venezia siamo stati anche noi.

Tua cugina prima è stata a Roma
e ce lo fa pesar,
e sì viaggar si deve disse un giorno,
e sbottonandosi il paltò
tutto il viaggio raccontò,
quando descrisse anche il bidet
ci siam sentiti come due pezzi da piè.

Vieni, facciamo ancora un'altra foto
col colombo in man',
così, sorridi bene senza smorfie,
lo sguardo fisso su di me
mentre conto fino a tre,
sarai contento quando poi
tua cugina lo vedrà
che a Venezia siamo stati anche noi.

Testo e musica : Paolo Conte




Viens, faisons encore une photo
avec le pigeon à la main,
comme ça, fais un beau sourire sans grimace,
regarde-moi bien pendant que je compte jusqu'à trois,
plus tard, tu seras heureuse
de pouvoir montrer à ta cousine
que nous aussi on est allés à Venise.

Ta cousine est déjà allée à Rome
et elle nous le fait bien remarquer,
hé oui, il faut voyager, nous a-t-elle dit un jour,
et en déboutonnant son manteau,
elle a raconté tout son voyage,
quand elle a même décrit le bidet de l'hôtel
on s'est vraiment sentis comme deux moins-que-rien.

Viens, faisons encore une photo
avec le pigeon à la main,
comme ça, fais un beau sourire sans grimace,
regarde-moi bien pendant que je compte jusqu'à trois,
plus tard, tu seras heureuse
de pouvoir montrer à ta cousine
que nous aussi on est allés à Venise.

(Traduction personnelle)






Pour se consoler de ne pas être à Venise...



Images :  en haut et au centre, Alberto Bizzini (Site Flickr)

en bas, Site Flickr

lundi 3 décembre 2012

Il faudra donc quitter ce monde



"È ben altro. È lei, la venuta dal mare."





 Il faudra donc quitter ce monde
et sans se plaindre
les fleurs les livres les visages
Les nuages sont des continents
qui se déplient et se déploient
comme autant de drapeaux de pays inconnus
où nous n'irons jamais
Trop tard Il faudra s'en aller
tout seul en terre ou en cendres dans l'eau
Le jour passe vient la nuit
Ce n'est pas tant la vie
qui meurt que tous les souvenirs
qu'on emporte avec soi et que personne
ne partagera plus
S'en aller dans un royaume de mémoire
en bord de mer où tout sera
pareil au rythme d'un voyage
que nous ne ferons plus

Bernard Delvaille Derniers vers (in Œuvre poétique La Table Ronde, 2006)








Images : en haut, Been Around (Site Flickr)

en bas : Arnold Böcklin Die Toteninsel (1886) (Source)




dimanche 2 décembre 2012

Dimanches



"Aimer la poésie, c'est être accompagné, toute sa vie, par quelques vers, récités en soi-même, mezza voce, qui s'imposent soudain et qui expriment, mieux qu'on ne saurait le faire, ce que l'on ressent à tel instant précis. Que de vers de Baudelaire, de Verlaine, de Toulet, de Fargue ou de Cocteau me viennent ainsi à l'esprit, en écoutant tomber la pluie, en marchant dans les villes." 

Bernard Delvaille Défense et illustration du lyrisme (in Œuvre poétique, La Table Ronde, 2006) 






Flaques des nuages de l'absence
impasses mouillées des dimanches
sur l'orage des voiles blancs
eau-de-vie de l'ennui

Angostura meeting des soirs

Mélodie des remorqueurs sur la Seine
clochers gris entre les murs abandonnés
fenêtres fermées sur des confidences d'autrefois
veillez au voyage des dernières roses
linge assoiffé comme le gosier des mourants

J'ai croisé des regards éperdus le dimanche
marché aux fleurs mouchoirs envolés de la semaine

Deux par deux sous le ciel nuageux
promenade silencieuse Notre-Dame et Luxembourg
Signal rouge des carrefours

Crois-tu que la vie vraiment
vaille la peine d'être vécue 

Bernard Delvaille  Blues  (in Oeuvres poétiques, La Table Ronde, 2006)




  







Images : (1)  Julien MRT  (Site Flickr)

(2)  Viviane Troadec  (Site Flickr)

(3)  Olivier  (Site Flickr)




samedi 1 décembre 2012

In fresca riva (Sur le frais rivage)



 "Solo all'ombra di un alloro, lungo le rive della Sorga, trova soccorso."






 CXLVIII

Non Tesin, Pò, Varo, Arno, Adige, et Tebro,
Eufrate, Tigre, Nilo, Hermo, Indo, e Gange,
Tana, Histro, Alpheo, Garona ; e ’l mar, che frange,
Rodano, Hibero, Ren, Sena, Albia, Era, Hebro ;

non edra, abete, pin, faggio, o genebro,
porìa ’l foco allentar, che ’l cor tristo ange,
quant’un bel rio, ch’ad ogni or meco piange,
Co l’arboscel, che ’n rime orno, et celèbro.

Questo un soccorso trovo tra gli assalti
d’Amore, ove convèn ch’armato viva
la vita, che trappassa a sì gran salti.

Così cresca il bel lauro in fresca riva,
et chi ’l piantò, pensier leggiadri et alti
ne la dolce ombra al suon de l’acque scriva.

Francesco Petrarca  Canzoniere








CXLVIII

Ni le Tésin, le Pô, le Var, l'Arno, l'Adige et le Tibre,
l'Eufrate, le Tigre, le Nil, l'Ermus, l'Indus et le Gange,
le Tanaïs, l'Ister, l'Alphée, la Garonne ; et la mer qui déferle,
le Rhône, l'Isère, le Rhin, la Seine, l'Aube, l'Aar, l'Èbre ;

ni le lierre, le sapin, le pin, le hêtre ou le genévrier,
ne pourraient apaiser le feu qui consume mon triste cœur,
comme le peuvent un beau ruisseau, qui à toute heure pleure avec moi,
et l'arbuste, que dans mes vers j'embellis  et célèbre.

Voici mon seul secours face aux assauts
d'Amour, qui me contraignent à passer en armes
ma vie, qui s'enfuit à si grands bonds.

Que croisse ainsi le beau laurier sur le frais rivage,
et que celui qui le planta écrive, sous son doux ombrage
et dans le murmure des eaux, des pensées gracieuses et élevées. 

(Traduction personnelle) 








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Andrea Federighi  (Site Flickr)

en bas, Daniel Mauro  (Site Flickr)



jeudi 29 novembre 2012

Fuoco e ghiaccio (Le feu et la glace)





 


  CXXXIV

Pace non trovo e non ò da far guerra ;
e temo, e spero ; e ardo e son un ghiaccio ;
e volo sopra 'l cielo, et giaccio in terra ;
et nulla stringo, et tutto 'l mondo abbraccio.

Tal m'à in pregion, che non m'apre né serra,
né per suo mi riten nè scioglie il laccio ;
et non m'ancide Amore, e non mi sferra,
né mi vuol vivo, né mi trae d'impaccio.

Veggio senza occhi, e non ò lingua, et grido ;
et bramo di perir, et cheggio aìta ;
et  ò in odio me stesso, et amo altrui.

Pascomi di dolor, piangendo rido ;
egualmente mi spiace morte et vita.
In questo stato son, Donna, per voi.

Francesco Petrarca  Canzoniere 






CXXXIV

Je ne trouve pas la paix et ne puis faire la guerre ;
et je crains, et j'espère ; je brûle et suis de glace ;
et je vole au plus haut du ciel, et gis en terre ;
et je n'étreins rien, et j'embrasse le monde entier.

Quelqu'un m'a mis en prison, qu'il ne m'ouvre ni ne ferme,
il ne me retient pas, et ne dénoue pas mes liens ;
et Amour ne me tue pas, ni ne m'ôte les fers,
il ne me veut pas vivant, et me refuse tout secours. 

Je vois sans yeux, et privé de langue, je crie ;
et je désire la mort, et réclame de l'aide ;
et je me hais moi-même, et je chéris autrui.

Je me rassasis de douleur, je ris en pleurant ;
je déteste également la mort et la vie.
Voyez en quel état je suis, Madame, pour vous.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Site Flickr

au centre, Andrea Okroglic  (Site Flickr)

en bas, Iacopo Mazzucato  (Site Flickr)




dimanche 25 novembre 2012

Voir l'obscur



"Così andammo infino a la lumera,
parlando cose che 'l tacere è bello,
sì com'era 'l parlar colà dov'era."








Le premier volume des Notes d'un peintre de Jean-Paul Marcheschi était consacré à Monet (Camille morte, Notes sur les Nymphéas), le deuxième à  Piero della Francesca (Lieu clair), le troisième à Pontormo, Rosso Fiorentino et au Greco (La déposition des corps) ; un quatrième volume vient de paraître, Voir l'obscur (comme les trois autres, aux éditions nantaises Art 3) ; il y est question de Goya, et plus particulièrement des Pinturas negras (Peintures noires), cette série de quatorze œuvres peintes entre 1820 et 1823 sur les murs de la ferme qu’il avait achetée dans les environs de Madrid, la Quinta del Sordo (la Maison du Sourd). Et une fois de plus, on a l’impression de redécouvrir une œuvre que l’on croyait pourtant bien connaître. La force du livre de Marcheschi, et son originalité, c’est justement de proposer le regard d’un peintre, un regard rapproché, à la loupe, «comme s’il s’agissait de pierres, de corps invisibles, de frottis»,  sur ces tableaux célèbres et pourtant mystérieux ; il nous conduit, en une suite de fragments – à la manière du Barthes de Sur Racine, ou de Sade, Fourier, Loyola, avec qui il partage la finesse et la profondeur de l’interprétation d’une œuvre – à mieux voir, à pénétrer dans l’obscurité lumineuse, si l’on peut hasarder cet oxymore, des Peintures noires. Les intuitions sont si fortes, les références si bien choisies (il y a notamment un magnifique rapprochement entre La Mort d’Ivan Illich de Tolstoï et le tableau de 1820 où Goya se représente à côté du docteur Arietta), l’approche si précise et en même temps si sensible que le lecteur suit avec fascination ce guide exceptionnel dans ses analyses, ou plutôt ses visions enthousiastes (au sens premier du terme : transport divin, délire sacré), ses fulgurances (je pense par exemple à sa saisissante évocation du Saturne, considéré comme un autoportrait, et une sorte d’auto-dévoration du peintre). 






L’ouvrage s’intitule Voir l’obscur et il est divisé en deux parties : la première est consacrée à Goya, la seconde est constituée de réflexions liées plus spécifiquement à l’œuvre de Marcheschi, et à son rapport à l'ombre, au sommeil, aux songes. Ce qui unifie les deux parties, c’est donc le thème de l’obscur, cette plongée dans la nuit la plus sombre, caverneuse, spectrale, plongée désespérée, mais aussi triomphe de l’art : «Scandale de la beauté que cette capacité à retourner le drame, à en déplacer le sens, et à le changer en une joie de peindre, indécente, flagrante, portée à son plus haut degré.» C’est cet apparent paradoxe que Marcheschi résout ici de façon magistrale, en montrant combien l’obscurité, la nuit, agit aussi comme un révélateur, qui dévoile et découvre. Il cite la formule de Malraux à propos des Peintures noires (mais on pourrait dire la même chose pour l’œuvre du peintre des Onze Mille Nuits et de La Voie lactée) : «C’est un verre noir à travers quoi se devinent les astres». Le noir permet de voir au-delà, avec la puissance d’une radiographie : «C’est par ce rayon noir dirigé sur le monde que le peintre atteint à des parages qui sans lui seraient restés à jamais invisibles.» La phrase de Malraux réveille aussi chez Marcheschi un souvenir d’enfance qu’il nous livre dans ce beau passage : «J’ai neuf ou dix ans. Mon cartable mal accroché sur le dos, encore ensommeillé, je marche dans Bastia. Soudain, dans la percée ouverte par l’une des venelles du vieux port, c’est l’éclipse de soleil. D’un seul coup, l’ombre arrive : le noir envahit tout. Je tiens dans les mains le petit morceau de verre fumé préparé la veille par mon père. Ce verre assombri par la flamme me permet de regarder le soleil en face, et j’observe l’astre qui s’élève peu à peu au-dessus de la mer.»






À la fin de cette première partie du livre, Marcheschi s’interroge sur le mystère du dernier tableau de Goya, La Laitière de Bordeaux, si apaisé, si lumineux après la grande traversée de la nuit que constituent les Peintures noires : «Effort énorme du peintre, à ce point crucial de sa vie, pour obtenir l’ultime oblation. De ce point de vue, la vision rapprochée du tableau est riche d’enseignements. Tout s’expose crûment, et l’on croit percevoir, en cette touche désormais plus sèche, erratique, divisée, presque "impressionniste", les combats que livre l’esprit. Frottée plutôt que posée, on voit la matière s’extraire lentement du fond sombre et rugueux de la robe pour s’élever enfin vers la douce clarté où le visage paraît. Goya semble ne vouloir confier sa dernière vision qu’au seul travail du geste et de la couleur. En même temps que le poids de la peinture – dans cette extrême proximité avec son modèle –, on croit entendre sa respiration. Qu’elle soit entièrement de sa main ou qu’il ait guidé celle de Rosario, sa fille, comme on l’a insinué, l’œuvre, une fois encore, semble concilier des qualités antinomiques. De loin, c’est une percée claire, légère, dans la lumière. De près, le tableau se renverse en paroi, il n’est plus qu’une "muraille de peinture".» L'auteur livre in fine les titres de quelques fragments au sujet de Goya qu'il n'écrira pas, permettant ainsi au lecteur de continuer cette grande traversée en imaginant ce qui pourrait se dire sous ces titres si étranges et si évocateurs : "Le visage Deneuve ou la ressemblance étalonnée", "Le visage Jackson, le botox, la boursouflure", "Proust, Dante, Goya (le temps, le rien, les étoiles)", "Beckett-Goya : l'ensablement du sens", "La folie Beethoven : les Quatuors noirs", "D'où vient la lumière?"

Pour rendre compte de cette manière unique qu’a Marcheschi de nous faire voir la peinture, avec une grande force évocatoire et une sorte d’énergie sacrée, j’ai envie de parler du duende, que le peintre évoque souvent dans ses textes et ses entretiens. Garcia Lorca a consacré une conférence à «ce pouvoir mystérieux que tout le monde ressent et qu’aucun philosophe n’explique» (Juego y teoria del duende, Jeu et théorie du duende, une très belle édition bilingue est parue en 2010 aux éditions Allia). «Le duende, nous dit Garcia Lorca, n’est pas une question de faculté mais de véritable style vivant ; c'est-à-dire, de sang ; de très vieille culture et, tout à la fois, de création en acte.  (...) Où est le duende ? À travers l’arche vide, passe un vent de l’esprit qui souffle avec insistance sur la tête des morts, à la recherche de nouveaux paysages et d’accents ignorés ; un vent qui sent la salive d’enfants, l’herbe écrasée et le voile de méduse, qui annonce le baptême permanent des choses fraîchement créées.» On ne saurait mieux dire, ni être plus explicite : quand il peint et quand il écrit, Marcheschi a le duende...



Le site des Editions Art 3, où l'on peut aussi commander l'ouvrage.









Images : (1) Goya, Saturne dévorant l'un de ses fils, Musée du Prado, Madrid

(2) Goya, Le Chien, Musée du Prado, Madrid

(3) Goya, La Laitière de Bordeaux, Musée du Prado, Madrid

(4) Jean-Paul Marcheschi, Marsyas, Château de Plieux




vendredi 23 novembre 2012

Éloge de la bicyclette




"Nell'ombra della notte si ritorna soli. È l'ora che preferisco per viaggiare in bicicletta, al raggio delle stelle su la strada vuota, per la bianchezza della quale l'occhio vede da lungi sicuramente. Dove si corre ?"

Alfredo Oriani  La Bicicletta






L’œuvre imposante d'Alfredo Oriani (1852-1909), qui compte de nombreux romans, traités politiques, ouvrages historiques, poèmes, pièces de théâtre, n'est plus beaucoup lue aujourd'hui en Italie. Il faut dire que sa récupération par le fascisme (c'est Mussolini lui-même qui s'occupa de l'édition en trente volumes de ses œuvres complètes (1923-1933)) n'a pas favorisé par la suite la diffusion de ses ouvrages. En 1894, cet homme ombrageux et tourmenté avait découvert le plaisir des randonnées à bicyclette dans la campagne romagnole (il vivait à Casola Valsenio, près de Ravenne). Son biographe le plus enthousiaste, Giuseppe Pentimalli, raconte en 1921 ses pérégrinations cyclistes de Casola à Faenza, puis Imola, Forlì et Bologne : «La bicyclette fut son unique réconfort : dans la fatigue des longues courses, il oubliait un moment le dégoût amer que lui inspirait la vie. La bicyclette était devenue une passion, un baume sur les souffrances de l'âme. Quand il ne travaillait pas, il parcourait toute la Romagne, poussant même parfois jusqu'à la Toscane. Au cours de ces longues pérégrinations, il s'arrêtait dans des troquets ou dans des auberges et chaque halte se transformait en conférence : on l'entourait et il passionnait son auditoire par sa parole rapide, chaleureuse, dense et profonde ; il passait par tous les tons, et son éloquence était flamboyante.» Ces exploits cyclistes avaient valu à Oriani le surnom de "Gamberone" ("Le homard"), sans doute à cause des rougeurs provoquées par l'effort et les coups de soleil. Oriani a raconté ces randonnées dans un petit livre, La Bicyclette (1902), qui est certainement son œuvre la plus légère et la plus enlevée, la plus modeste et la plus libre. J'en cite ici un court extrait : 

«Il piacere della bicicletta è quello stesso della libertà, forse meglio di una liberazione : andarsene ovunque, ad ogni momento, arrestandosi alla prima velleità di un capriccio, senza preoccupazioni come per un cavallo, senza servitù come in treno.

La bicicletta siamo ancora noi, che vinciamo lo spazio e il tempo ; stiamo in bilico e quindi nella indecisione di un giuoco colla tranquilla sicurezza di vincere ; siamo soli senza nemmeno il contatto colla terra, che le nostre ruote sfiorano appena, quasi in balia del vento, contro il quale lottiamo come un uccello.

Non è il viaggio o la sua economia nel compierlo che ci soddisfa, ma la facoltà appunto di interromperlo e di mutarlo, quella poesia istintiva di una improvvisazione spensierata, mentre una forza orgogliosa ci gonfia il cuore di sentirci così liberi.

Domani la carrozzella automobile ci permetterà viaggi più rapidi e più lunghi, ma non saremo più né così liberi né così soli : la carrozzella non potrà identificarsi con noi come la bicicletta, non saranno le nostre gambe che muovono gli stantuffi, non sarà il nostro soffio che la spinge nelle salite.

Seduti come in un treno non ci tornerà più l’illusione di essere giovani, correndo coll’impeto stesso della giovinezza ; non avremo trionfato del vento, non ci saremo ritemprati nella fatica al sol ; ma la nuova macchina c’imporrà le preoccupazioni dei propri guasti non riparabili al momento, c’impedirà di sognare, perché non potremo più guidarla istintivamente, e ci darà il senso doloroso del limite, appunto perché separata da noi, sospinta da una forza che non può fondersi colla nostra...»

Alfredo Oriani   La Bicicletta, 1902  (Reedizione Longo Angelo, 2002)






«Le plaisir de la bicyclette est celui-là même de la liberté, peut-être plus fort encore qu'une libération : aller partout, à n'importe quel moment, en s'arrêtant quand bon nous semble, sans nous préoccuper de notre monture comme quand nous sommes à cheval, sans les contraintes du voyage en train.

À bicyclette, c'est nous qui triomphons de l'espace et du temps ; nous sommes en équilibre instable, et donc à la fois dans les aléas d'un jeu et la tranquille certitude de la victoire ; nous sommes seuls sans aucun contact avec la terre, que nos roues effleurent à peine, à la merci du vent, contre lequel nous luttons comme un oiseau.

Ce n'est pas le voyage, ou la façon dont nous le menons jusqu'à son terme, qui nous procure une satisfaction, mais justement la possibilité de l'interrompre ou de modifier notre itinéraire, cette poésie instinctive qui naît de l'improvisation insouciante, quand une force orgueilleuse s'empare de nous et nous emplit le cœur de l'ivresse de la liberté.

Demain, la voiture automobile nous permettra de voyager plus loin et plus rapidement, mais nous ne serons plus aussi libres ni aussi seuls : nous ne pourrons pas faire corps avec la voiture comme nous le faisons avec la bicyclette, ce ne seront pas nos jambes qui actionneront les pistons, ni notre souffle qui  propulsera le véhicule dans les montées.

Assis comme nous le sommes dans un train, nous perdrons l'illusion d'être encore jeunes, quand nous pédalions avec la fougue de la jeunesse ; nous ne triompherons plus du vent, nous ne reprendrons plus des forces au soleil ; mais l'automobile nous imposera les tracas des pannes impossibles à réparer sur le champ, elle nous empêchera de rêver parce que nous ne pourrons plus la conduire instinctivement, et elle nous donnera le sens douloureux de nos limites, par le fait même qu'elle est séparée de nous, mue par une force qui ne peut pas se confondre avec la nôtre...»

(Traduction personnelle)






Un chapitre du très beau livre de Renaud Camus Demeures de l'esprit Italie du Nord est consacré à Alfredo Oriani. J'en recommande vivement la lecture.