mercredi 18 octobre 2017

Nostalgie de Drummond




Ce texte d'Antonio Tabucchi, consacré au poète brésilien Carlos Drummond de Andrade, a été d'abord publié dans le Corriere della sera du 11 août 1999, puis repris dans le recueil Viaggi e altri viaggi, paru en 2010 aux éditions Feltrinelli. Je le cite ici dans une traduction personnelle.


C’est un dimanche de Lisbonne, et j’ai la nostalgie de Drummond. C’est un de ces dimanches que mon ami Alexandre O’Neill immortalisa dans un poème, quand la douce saudade que les Portugais ont en eux, sur le visage des habitants de Lisbonne (et aussi sur le mien) se transforme en ennui, en morgue. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Il fait une chaleur torride, la ville est presque déserte, une touriste en short, aux longues et blanches jambes, passe ; ce soir, des amis m’ont invité sur le Tage pour déguster un parago « comme tu n’en as jamais goûté de ta vie ». J’ai la nostalgie de Drummond. 
Même sans le son, les images de la télévision sont compréhensibles. C’est une vieille histoire : celui qui assassinait hier est assassiné aujourd’hui en attendant que ses enfants aient de bonnes raisons pour assassiner demain. Espérons qu’un peu plus tard se lève la brise promise par le bulletin météorologique. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Le championnat de football est terminé. Il y a les gagnants et les perdants : le club X ou Y fête la victoire avec des pétards et promet de futurs triomphes. Une universitaire française très estimée nous révèle à nous, commun des mortels, dans ses promenades dans le bois narratif, que l’écriture ne se mesure qu’avec elle-même. J’ai la nostalgie de Drummond. 
Dans une situation comme celle-ci, le nettoyage ethnique est une question secondaire, affirme sur le Corriere della Sera un commentateur politique, et la torture est une pratique nécessaire « en cas de nécessité » [sic]. Le missile qui a frappé l’hôpital a modifié lui-même sa trajectoire, déclare un stratège américain avec le respect que l’on doit à l’autodétermination des missiles. J’ai acheté trop de journaux et j’ai la nostalgie de Drummond.
Les critiques littéraires en ont la certitude : si au lipogramme correspond le liposème, on peut forcément en conclure que le texte dont il est question est à la fois lipogrammatique et liposémique. Il serait peut-être opportun d’étudier la théorie des malentendus, mais il semble que le temps presse. J’ai la nostalgie de Drummond. 

De Drummond qui a écrit : « Amour, / que cette parole essentielle commence cette poésie et l’enveloppe tout entière. / Qu’Amour guide mon vers et, en le guidant, / unisse l’âme et les sens, / le membre et la vulve. / Qui osera dire que l’amour est l’âme seule ? / Qui ne sent pas l’âme se répandre dans le corps / jusqu’à s’épanouir en un pur cri d’orgasme, / en un instant d’infini ? » 
De Drummond qui a écrit : « La Bombe / est une fleur de panique qui terrorise les floriculteurs / (...) / La Bombe / empoisonne les enfants avant même qu’ils naissent / (...) / La Bombe / a demandé au Diable qu’il la baptise et à Dieu qu’il valide le baptême » 
De Drummond qui a écrit : « Je ne serai pas le poète d’un monde caduque. / Et je ne chanterai pas non plus le monde à venir. / Je reste attaché à la vie / et je regarde mes compagnons. » 
De Drummond qui a écrit : « Des corrélations entre topos et macrotopos / des éléments suprasegmentaux / délivre-nous, Seigneur. / Du vocoïde, / du vocoïde nasal pur ou sans occlusion consonantique / du vocoïde bas et du semi-vocoïde homorganique / délivre-nous, Seigneur / Du programme épistémologique dans l’œuvre / de la dimension épistémologique et de la dimension dialogique / du substrat acoustique du culminateur / des systèmes générativement compatibles / délivre-nous, Seigneur. » 
De Drummond qui a écrit : « Stéphane Mallarmé a épuisé le calice de l’Inconnaissable. / À nous autres ne reste que le quotidien ». 
De Drummond qui a écrit : « Quand je suis né / un ange tordu / de ceux qui vivent dans l’ombre / m'a dit : Va, Carlos, sois gauche dans la vie ! »




Il y a des années, quand je t’ai connu, cher Carlos Drummond de Andrade, c’était par un soir limpide de Copacabana. Et tu étais un vieux poète qui me parlait de la comète de Halley que tu avais admirée enfant depuis le lointain plateau du Minas Gerais. Et tu étais si frêle que je craignais que le vent de l’Atlantique t’emporte. Maintenant que tant d’années ont passé depuis ta mort, tu dois être plus léger qu’une feuille. Pourquoi ne profites-tu pas de la brise que la télévision a promise pour ce soir et ne viens-tu pas bavarder avec moi en ce dimanche de Lisbonne ?

Antonio Tabucchi  Nostalgia di Drummond (in Viaggi e altri viaggi, Feltrinelli Editore, 2010)  Traduction personnelle






Images : (1)  Flavio Veloso  (Site Flickr)

(2)  Aubrey Stoll  (Site Flickr)

(3)  Vasilly Lucky  (Site Flickr)




samedi 14 octobre 2017

Per la centesima volta (Pour la centième fois)



Con una incansable vigilancia mantuve el espíritu libre de inquietudes. He procurado no investigar los actos de Faustine ; olvidar los odios. Tendré la recompensa de una eternidad tranquila ; más aún : he llegado a sentir la duración de la semana.


Adolfo Bioy Casares  La Invención de Morel


On soupe... on sort... Bauby pérore...
Dans ton regard couvert,
Faustine, rit un matin vert...
... Amour, divine aurore.

Paul-Jean Toulet  Les Contrerimes





Anoche, por centésima vez, me dormí en esta isla vacía... Viendo los edificios pensaba lo que habría costado traer esas piedras, lo fácil que hubiera sido levantar un horno de ladrillos. Me dormí tarde y la música y los gritos me despertaron a la madrugada. La vida de fugitivo me aligeró el sueño : estoy seguro de que no ha llegado ningún barco, ningún aeroplano, ningún dirigible. Sin embargo, de un momento a otro, en esta pesada noche de verano, los pajonales de la colina se han cubierto de gente que baila, que pasea y que se baña en la pileta, como veraneantes instalados desde hace tiempo en Los Teques o en Marienbad.

Adolfo Bioy Casares  La Invención de Morel


Ieri notte, per la centesima volta, mi sono addormentato in quest'isola vuota... Guardando i fabbricati pensavo quanto doveva essere costato portare li quelle pietre, come sarebbe stato piú facile costruire un forno di mattoni. Mi addormentai sul tardi e all'alba mi svegliarono la musica e il vociare. La vita di fuggiasco mi ha reso il sonno leggero : sono certo che non è arrivata nessuna nave, nessun aereo, nessun dirigibile. Eppure, improvvisamente, in questa greve notte d'estate, i campi erbosi sulla collina si sono riempiti di gente che balla, che passeggia, che fa il bagno nella piscina, come villeggianti sistemati da molti giorni a Los Teques o a Marienbad.

Adolfo Bioy Casares  L'Invenzione di Morel


La nuit dernière, pour la centième fois, je me suis endormi dans cette île déserte... Considérant les bâtiments, je songeais à ce qu'il en avait coûté d'amener cette pierre de taille, et combien il eût été plus facile de construire un four à briques. Je ne trouvai le sommeil que fort tard et la musique et les cris m'ont réveillé à l'aube. La vie de fugitif m'a rendu le sommeil léger : je suis sûr de n'avoir entendu arriver aucun bateau, aucun avion, aucun dirigeable. Et pourtant, en un instant, dans cette lourde nuit d'été, les flancs broussailleux de la colline se sont couverts de gens qui dansent, se promènent et se baignent dans la piscine, comme des estivants installés depuis longtemps à Los Teques ou à Marienbad.

Adolfo Bioy Casares  L'Invention de Morel








 


Images, en haut : Site Flickr

en bas, L'Année dernière à Marienbad, d'Alain Resnais (1961)


mardi 10 octobre 2017

Un jour comme un autre




Pour David Farreny, en souvenir (nostalgique) de nos campagnes camusiennes...





[Rome, Villa Médicis] Mardi 3 févier [1987], 4 heures et quart.
Certaines journées d'hiver en certains lieux somptueux sont plus émouvantes que tout ce que peuvent offrir le printemps ou l'été, parce que l'on peut se convaincre que la vie telle qu'elle est là n'a rien d’extraordinaire, qu'elle ne hausse pas le ton pour nous plaire, qu'elle se montre à nous, malgré la splendeur, dans une simplicité qui lui est quotidienne. Je tourne en vain autour d'un souvenir très flou, peut-être imaginaire, d'une terrasse en Périgord, un jour d'hiver — mais c'était peut-être au printemps : il suffit que ce ne soit pas pendant la saison. Ici, dans le parc, les jardiniers taillent les haies. Il fait assez frais, mais très beau. Marcher sur la terrasse, au-dessus du viale, entre la villa et ma maison, leurs travaux d'un côté, donc, et de l'autre la ville... Il n'y a pas dans l'année d'époque moins touristique, à Rome. On n'aperçoit pour ainsi dire pas d'étrangers, le long des rues. Ce silence, cette lenteur, cette tranquillité, cette merveilleuse ordinaireté de la beauté, ce pourrait donc être la vraie vie ? Un jour si beau être cette chose si rare, un jour comme un autre ?

Renaud Camus   Vigiles  Éditions P.O.L, 1989









Images : (1), (2) et (3) : merci à David Farreny  (Site Flickr)

tout en bas, Renaud Camus  (Site Flickr)



"Minuit. Et cette affreuse pensée qu'un soir il faudra fermer ces volets pour la dernière nuit, un matin les fermer sans retour..."


samedi 7 octobre 2017

Demeures d'autre part




Crépuscule 

L’heure viendra... l’heure vient... elle est venue 
Où je serai l’étrangère en ma maison
Où j’aurai sous le front une ombre inconnue 
Qui cache ma raison aux autres raisons. 

Ils diront que j’ai perdu ma lumière 
Parce que je vois ce que nul œil n’atteint : 
La lueur d’avant mon aube la première 
Et d’après mon soir le dernier qui s’éteint. 

Ils diront que j’ai perdu ma présence 
Parce qu’attentive aux présages épars 
Qui m’appellent de derrière ma naissance, 
J’entends s’ouvrir les demeures d’autre part. 

Ils diront que ma bouche devient folle 
Et que les mots n’y savent plus ce qu’ils font 
Parce qu’au bord du jour pâle, mes paroles 
Sortent d’un silence insolite et profond. 

Ils diront que je retombe au bas âge 
Qui n’a pas encore appris la vérité 
Des ans clairs et leur sagesse de passage, 
Parce que je retourne à l’Éternité. 

Marie Noël  Chants d’arrière-saison (Ed. Christian de Bartillat)








Images : en haut, Frederic Da Vitoria  (Site Flickr)

en bas, (1) Nicolas M  (Site Flickr)

(2) Jean-Jacques Cordier  (Site Flickr



mercredi 4 octobre 2017

Le Grand Vivant




Un extrait d'Assise de François Cheng, un livre bref mais dense et profond, comme le montre ce passage, une belle façon de célébrer la fête de saint François :

Nous avons essayé de pénétrer l’espace intérieur de François. Avons-nous une idée de sa physionomie ? De cet homme qui a vécu sur terre il y a huit cent ans, il existe, comme par miracle, un portrait peint par Cimabue dans une fresque consacrée à la Vierge qui se trouve dans la basilique inférieure d’Assise. Ce portrait, impressionnant de vérité, est digne de la plus haute tradition occidentale. Chronologiquement, il devrait être à la première place, puisqu’il a été peint avant même l’avènement de Giotto. Pourtant, le personnage représenté là nous apparaît si proche, si actuel, qu’on serait tenté de le qualifier d’« éternel contemporain ». Appellation heureuse, nous semble-t-il, quand on la couple avec celle de « frère universel ». 




On y voit un homme de taille plutôt petite, un peu tassé sous le poids des ans. Le visage, ourlé d’une barbe négligemment taillée en collier, est sculpté lui aussi par une vie éprouvée. Les yeux grands ouverts nous fixent d’un regard empreint de mansuétude. Toutefois, la lueur de lucidité qui les baigne nous avertit qu’il serait inutile de tricher avec lui. Plus exactement, son regard nous enveloppe et nous pénètre jusqu’au plus intime, nous invitant à nous débarrasser d’inutiles oripeaux et à revenir à la simplicité. Les oreilles décollées, étonnamment larges, sont tout ouïe. Elles tendent vers nous leur pavillon, prêtes à nous écouter jusqu’au bout, jusqu’à ce que, entre nous, advienne l’infini. Le nez, presque charnu, est droit. Très parlante est la bouche. Elle suggère qu’elle est sensible, voir sensuelle, comme pour nous montrer que la vie de privations menée par François ne naît pas d’un besoin morbide d’ascétisme, mais de la passion même de la vie, d’une vie faite de partage. Car pour lui, la vraie vie n’est autre que l’amour absolu, sans réserve, sans calcul, sans la moindre compromission ni dégradation. Par la pratique de toute une vie, il a pu vérifier la force mystérieuse, d’apparence si faible, de ce principe de vie, seul capable en réalité de triompher de tout. Lui qui se lamente que « l’amour n’est pas aimé », il se réfère résolument à la source même de l’amour qui est son Dieu. 

À partir de ce portrait, si je veux revenir sur certains détails concrets de sa vie, je pense pouvoir ajouter ceci, sous peine de quelques redites. Nous sommes très nombreux aujourd’hui, et pas seulement en Occident, à qualifier François de « grand saint », au risque de l’enfermer dans une image certes glorieuse, mais un tant soit peu convenue. Pour ma part, dès que j’ai appris à mieux le connaître, je l’ai intuitivement appelé « le Grand Vivant ». Je crois que cette appellation dépeint plus justement sa singularité. 




Le Grand Vivant — à ne pas confondre avec le « bon vivant » — est celui qui va au devant de la Vie, sans prévention et sans restriction, avec un courage désarmant et une confondante générosité. Comme tout un chacun, il va au devant de ce qui est agréable, bénéfique, gratifiant. Cependant, lui ne se dérobe pas face à ce qui est hostile, éprouvant, nuisible : privations, intempéries, bêtes sauvages prêtes à dévorer, brigands prompts à tuer, êtres atteints de maladies contagieuses que tous fuient, offensés et humiliés dont la souffrance vous écrase. Le Grand Vivant se doit de dévisager toute la souffrance terrestre, car ce qui est impliqué à travers l’ensemble des êtres, c’est bien cette immense aventure de la Vie.

François Cheng   Assise  Editions Albin Michel, 2014








lundi 2 octobre 2017

Una balena vede gli uomini (Une baleine observe les hommes)




Sempre così affannati, e con lunghi arti che spesso agitano. E come sono poco rotondi, senza la maestosità delle forme compiute e sufficienti, ma con una piccola testa mobile nella quale pare si concentri tutta la loro strana vita. Arrivano scivolando sul mare, ma non nuotando, quasi fossero uccelli, e danno la morte con fragilità e graziosa ferocia. Stanno a lungo in silenzio, ma poi tra loro gridano con furia improvvisa, con un groviglio di suoni che quasi non varia e ai quali manca la perfezione dei nostri suoni essenziali : richiamo, amore, pianto di lutto. E come dev’essere penoso il loro amarsi : e ispido, quasi brusco, immediato, senza una soffice coltre di grasso, favorito dalla loro natura filiforme che non prevede l’eroica difficoltà dell’unione né i magnifici e teneri sforzi per conseguirla.

Non amano l’acqua, e la temono, e non si capisce perché la frequentino. Anche loro vanno a branchi, ma non portano femmine, e si indovina che esse stanno altrove, ma sono sempre invisibili. A volte cantano, ma solo per sé, e il loro canto non è un richiamo ma una forma di struggente lamento. Si stancano presto, e quando cala la sera si distendono sulle piccole isole che li conducono e forse si addormentano o guardano la luna. Scivolano via in silenzio e si capisce che sono tristi.

Antonio Tabucchi  Donna di Porto Pim e altre storie Sellerio Editore




Perpétuellement essoufflés, avec ces longs membres qu'ils agitent souvent. Et comme ils manquent de rondeurs, privés de la majesté des formes pleines et efficientes, avec leur petite tête mobile dans laquelle semble se concentrer toute leur étrange vie. Ils arrivent sur la mer en glissant mais pas en nageant, comme s’ils étaient des oiseaux, et ils donnent la mort avec fragilité et une délicate férocité. Ils restent longtemps silencieux, et puis ils se mettent soudain à crier furieusement entre eux, dans une confusion de sons qui ne varie guère et auxquels manque la perfection de nos sons essentiels : appel, amour, plainte de deuil. Et comme leur étreinte amoureuse doit être pitoyable : et sauvage, presque brutale, immédiate, sans l'obstacle d'une moelleuse couche de graisse, facilitée par leur nature filiforme qui ne prévoit pas l’héroïque difficulté de l’union ni les magnifiques et tendres efforts pour la réaliser.

Ils n’aiment pas l’eau, et même ils la craignent, si bien qu’on a du mal à comprendre pourquoi ils s’y risquent. Eux aussi vont par bandes, mais ils n’emmènent pas leurs femelles, on devine qu’elles sont ailleurs, mais elles demeurent invisibles. Parfois ils chantent, mais seulement pour eux, et leur chant n’est pas un appel, mais plutôt une sorte de poignante lamentation. Ils se fatiguent vite, et quand vient le soir, ils s’étendent sur de petites îles qui les portent, et peut-être qu’ils s’endorment, ou qu’ils regardent la lune. Ils glissent doucement en silence et on voit bien qu’ils sont tristes.

(Traduction personnelle)




 


Femme de Porto Pim est disponible en français dans la collection 10/18



Images : en haut : Site Flickr 

au centre : Baie de Porto Pim, Site Flickr

en bas : Site Flickr



samedi 30 septembre 2017

L'Estaca




Un petit salut à mes amis catalans :




L'Estaca

L'avi Siset em parlava 
De bon matí al portal, 
Mentre el sol esperàvem 
 I els carros vèiem passar. 
Siset, que no veus l'estaca 
On estem tots lligats ? 
Si no podem desfer-nos-en 
Mai no podrem caminar ! 

Si estirem tots, ella caurà 
I molt de temps no pot durar : 
Segur que tomba, tomba, tomba ! 
Ben corcada deu ser ja. 
Si tu l'estires fort per aquí 
I jo l'estiro fort per allà, 
Segur que tomba, tomba, tomba 
I ens podrem alliberar

Però, Siset, fa molt temps ja : 
Les mans se'm van escorxant, 
I quan la força se me'n va 
Ella és més ampla i més gran. 
Ben cert sé que està podrida 
Però és que, Siset, pesa tant 
Que a cops la força m'oblida. 
Torna'm a dir el teu cant 

Si estirem tots, ella caurà 
I molt de temps no pot durar : 
Segur que tomba, tomba, tomba ! 
Ben corcada deu ser ja. 
Si tu l'estires fort per aquí 
I jo l'estiro fort per allà, 
Segur que tomba, tomba, tomba 
I ens podrem alliberar.

É L'avi Siset ja no diu res, 
Mal vent que se l'emportà, 
Ell qui sap cap a quin indret 
I jo a sota el portal. 
I mentre passen els nous vailets 
Estiro el coll per cantar 
El darrer cant d'en Siset, 
El darrer que em va ensenyar

Si estirem tots, ella caurà 
I molt de temps no pot durar : 
Segur que tomba, tomba, tomba ! 
Ben corcada deu ser ja. 
Si tu l'estires fort per aquí 
I jo l'estiro fort per allà, 
Segur que tomba, tomba, tomba 
I ens podrem alliberar. 

Paroles et musique : Luis Llach (1968)






Le Pieu

Grand-père Siset en parlait ainsi 
De bon matin sous le porche 
 Tandis qu'attendant le soleil 
On regardait passer les chariots 
Siset, ne vois tu pas le pieu de bois
 Où nous sommes tous ligotés ? 
Si nous ne pouvons nous en défaire 
Jamais nous ne pourrons avancer ! 

Si nous tirons tous, il tombera 
 Cela ne peut durer longtemps 
C'est sûr qu'il tombera, tombera, tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà 
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là 
C'est sûr il tombera, tombera, tombera 
 Et nous pourrons nous libérer...

Mais Siset ça fait longtemps déjà 
Mes mains à vifs sont écorchées ! 
Et alors que mes forces me quittent 
Il est plus large et plus haut. 
Bien sur, je sais qu'il est pourri 
Mais aussi Siset, il est si lourd 
Que parfois les forces me manquent 
Rechante moi ta chanson :

Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps 
C'est sûr qu'il tombera, tombera, tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà. 
Si tu le tires fort par ici 
 Et que je le tire fort par là 
C'est sûr il tombera, tombera, tombera 
 Et nous pourrons nous libérer...

 Grand-père Siset ne dit plus rien 
Un mauvais vent l'a emporté 
Lui seul sait vers quel lieu 
Et moi je reste sous le porche. 
Et quand passent d'autres valets 
 Je lève la tête pour chanter 
Le dernier chant de Siset 
Le dernier qu'il m'a appris  :

Si nous tirons tous, il tombera 
Cela ne peut durer longtemps 
C'est sûr qu'il tombera, tombera, tombera 
Bien vermoulu, il doit être déjà 
Si tu le tires fort par ici 
Et que je le tire fort par là 
C'est sûr il tombera, tombera, tombera 
Et nous pourrons nous libérer...







Images : en haut, Nicolas Parent

au centre, Site Flickr

en bas,  (2) LVE / Dani Duch

(3) Site Flickr



vendredi 29 septembre 2017

La Luce (La Lumière)




C’è, si direbbe, una luce che abita nelle cose, che i corpi irradiano in luogo di ricevere. 

Quei monti che di qua scopro, balzati dalle regioni sottomarine con un impeto immane, sono certamente concreti di luce. Le loro fronti sono ingioiellate. La notte non può nulla sopra di loro. 

Allorché il cielo, nelle primavere piovose, si ricopre, le acque paiono più lucide. Il mare s’illumina, le onde gonfie e ferme compongono praterie iridescenti e sterminate, e pare che qualchecosa le agiti internamente come la nostalgia di fiorire. 

Venere è forse la personificazione della bella luce che viene dalle acque. 

Di sera i laghi sembrano specchi gelidi, che il vento sfiora e appanna come un fiato, incastonati, non si sa come, nella cornice arabescata e difficile delle loro sponde montane. 

Le luminose isole di verde che sorgono, a quell’ora, dal fondo bruno del mare, soltanto la lastra trasparente d’un finto acquario le potrebbe imitare. 

Vincenzo Cardarelli  Viaggi nel tempo (1916-17) Ed. Mondadori, I Meridiani






On dirait qu’il y a une lumière qui loge dans les choses, que les corps irradient au lieu de la recevoir. 

Ces monts que je découvre d’ici, et qui ont bondi des régions sous-marines dans un immense élan, sans doute sont-ils des concrétions de lumière. Leurs fronts sont constellés de joyaux. La nuit n’a aucun pouvoir sur eux. 

Lorsque le ciel, dans les printemps pluvieux, se couvre, les eaux semblent plus brillantes. La mer s’illumine ; les vagues gonflées et puissantes composent d’iridescentes prairies démesurées, et on dirait que quelque chose les agite intérieurement, comme la nostalgie de fleurir. 

Vénus est peut-être la personnification de la belle lumière qui vient des eaux. 

Le soir, les lacs ressemblent à des miroirs gelés, que le souffle du vent effleure et trouble, enchâssés, on ne sait pas trop comment, dans le cadre ouvragé et complexe de leurs rives montueuses. 

Les îles lumineuses et verdoyantes qui surgissent, à cette heure-là, du fond brun de la mer, seule la paroi transparente d’un aquarium factice pourrait en restituer l’apparence.

(Traduction personnelle)








Images : en haut, Laura  (Site Flickr)

au centre, Site Flickr

en bas, Antonella Fava  (Site Flickr)




mercredi 27 septembre 2017

La mort vit à Staglieno




Staglieno ! Staglieno ! (1) Nécropole sans fin, paradis du nécrophile mental, jardin académique de l'animiste athée ! Staglieno, port enseveli, souterrain au flanc de la cité portuaire !

(...)

Ces portes de marbre, closes ou entrebâillées, près desquelles le défunt attend, hésitant, à la fois intrigué et atterré – ou bien est conduit à bout de bras par des anges aussi robustes que les infirmiers d'un vieil hospice d'aliénés – appartiennent à ce fantastique macabre qui est ici l'un des motifs les plus mystérieux... Crevasses sur le gouffre, ouvertures sur le précipice, vous m'attirez mortellement... Si vous n'étiez pas de marbre, je vous écarterais doucement, tenté de regarder... Dans la galerie supérieure le monument le plus morbide est certainement celui de Raffaele Pienovi, 1879, par l'inégalable sculpteur Villa. Une jeune fille, plus curieuse que désespérée (probablement la fille de Pienovi), soulève doucement le linceul, froissé avec élégance, couvrant jusqu'à la tête le cher défunt, qui repose sur deux élégants oreillers de malade.

Mais que voit Mlle Pienovi ? Le mari d'Emma Bovary éprouva une curiosité semblable dans la chambre mortuaire devant le blanc linceul de sa femme : «Lentement, du bout des doigts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d'horreur...» Dans un roman on raconte ce qui se passe après : un cri, puis la suite de l'histoire. Mais la fixité de ce groupe de marbre qui suspend le temps, immense, clôt irrésistiblement le mystère. Le groupe étant situé un peu en hauteur, le visiteur ne peut voir ce qui se trouve sous le linceul... Serait-il possible qu'il n'y ait rien ? J'étais seul... Je suis monté et j'ai regardé... Je n'ai pas crié. Je ne dirai pas ce que j'ai vu.

(1) Staglieno est le cimetière monumental de Gênes.

Guido Ceronetti   Albergo Italia
  (traduction : Jean-Paul Guibbert) Editions Phébus.








Images : en haut et en bas (1), Jacqueline Poggi  (Site Flickr

en bas (2) Alejandro Held  (Site Flickr



dimanche 24 septembre 2017

Veni l'autunnu (C'est l'automne)



"Da mari già si sentunu i riuturi..."







Franco Battiato chante (en sicilien, et à la fin en arabe) Veni l'autunnu (F. Battiato, 1988) :


Stammu un pocu all'umbra
cca c'è troppu suli...

Veni l'autunnu
scura cchiù prestu
l'albiri peddunu i fogghi
e accumincia 'a scola
da' mari già si sentunu i riuturi
da' mari già si sentunu i riuturi.

Mo patri m'insignau lu muraturi
pi nan sapiri leggiri e scriviri
è inutili ca 'ntrizzi e fai cannola
lu santu è di mammuru
e nan sura.

Sparunu i bummi
supra a Nunziata
'n cielu fochi di culuri
'n terra aria bruciata
e tutti appressu o santu
'nda vanedda

Sicilia bedda mia Sicilia bedda.

Chi stranu e cumplicatu sintimentu
gnonnu ti l'aia diri
li mo peni
cu sapi si si in gradu di capiri
no sacciu comu mai
ti uogghiu beni.

Transcription du dernier couplet en arabe :

Messmuka issmi Khalifa
Adrussu ‘allurata al ‘arabiata
Likulli shain uactin ua azan
Likulli helm muthabir amal
Likulli helm muthabir amal







Mettons-nous à l'ombre
ici, le soleil est trop chaud...

L'automne est là,
il fait nuit plus tôt,
les arbres perdent leurs feuilles
et l'école recommence.
De la mer arrivent déjà les vents plus frais.

Mon père m'a appris le métier de maçon
car cela pourrait toujours m'être utile,
mais même en se donnant beaucoup de mal,
il ne faut pas s'attendre à faire fortune !

On tire des feux d'artifice
au-dessus de Nunziata.
Dans le ciel, il y a des feux multicolores,
sur terre se répand une odeur de brûlé,
et tout le monde suit la procession du saint
dans les ruelles.

Sicile, ma belle Sicile.

Quel sentiment étrange et compliqué !

Un jour, il faudra que je te parle de mes peines.
Mais pourras-tu me comprendre ?
Moi-même, je ne sais pas pourquoi je t'aime.

Traduction du couplet en arabe :

Comment t'appelles-tu ? Je m'appelle Khalifa
et j'apprends l'arabe.
Pour chaque chose, il y a un temps et un appel.
Pour chaque rêve, il faut l'attente et l'espoir.


(Traduction personnelle, non littérale...)







Images : en haut : Alfio (Site Flickr)

en bas : (1) Gaia Saviotti (Site Flickr)

(2) Giorgio Provenzale  (Site Flickr)

Source de la vidéo : Site YouTube

vendredi 22 septembre 2017

È l'autunno (C'est l'automne)




Pour saluer l'arrivée de l'automne, voici l'une des six poésies inédites de Sandro Penna recueillies dans le volume des Meridiani récemment consacré à l’œuvre de ce grand poète :

L'estate donò tutto il suo sole ! È l'autunno.
È l'autunno e piove !
Entri dalla finestra aperta
tutto l'odore nuovo, della terra.
E domani partirò.
Bramo di rituffarmi ancora entro la tua sana malinconia, ottobre.
Non so se debbo piangere per la morte
di una stagione ; ma sento che amo di già la nuova.
Ma la mia anima ! Come si tormenta !
Che è questa grigia gioia
di morire e rinascere ?
I miei pensieri
non sono più quelli di ieri
quelli che non comprendo più.
E questo continuo contraddirsi !
Questo eterno dipendere dalla terra ! ?
E domani non potrò
più risentire in me
questa mia anima di adesso. Perché ?
E queste linee non diranno
nulla a nessuno.
Fuori piove !
Steso sul mio letto
non posso ahimè difendermi
dall'assalto luminoso dei ricordi : e chiudo gli occhi.
Luci, colori, quadri vissuti un tempo...
ritornano
senza nessun legamento
dentro di me, ora.
Il cuore dà un tuffo, un attimo e poi
e poi la parola...
Oh la parola è vana ! Oh inesprimibile
sei tu la vera poesia

Sandro Penna  Tutte le poesie (I Meridiani / Mondadori, 2017)





L'été a donné tout son soleil ! C'est l'automne.
C'est l'automne, et il pleut !
Qu'entre par la fenêtre ouverte
toute l'odeur nouvelle, l'odeur de la terre.
Et demain je partirai.
J'ai hâte de me replonger encore dans ta saine mélancolie, octobre.
Je ne sais pas si je dois pleurer pour la mort
d'une saison ; mais je sens que j'aime déjà la nouvelle.
Mais mon âme ! Comme elle se tourmente !
Quelle est cette joie grise
de mourir et de renaître ?
Mes pensées
ne sont plus celles d'hier
celles que je ne comprends plus.
Et cette façon perpétuelle de se contredire !
Cette éternelle dépendance de la terre ! ?
Et demain je ne pourrai plus
ressentir en moi
mon âme de maintenant. Pourquoi ?
Et ces lignes ne diront
plus rien à personne.
Dehors il pleut !
Allongé sur mon lit
je ne peux plus hélas me défendre
de l'assaut lumineux des souvenirs : et je ferme les yeux.
Des lumières, des couleurs, des tableaux vécus autrefois...
reviennent
sans que rien ne les relie
en moi, maintenant.
Le cœur fait un plongeon, un instant et puis
et puis la parole...
Oh la parole est vaine ! Oh tu es inexprimable
toi la vraie poésie !

(Traduction personnelle)






Images : en haut et en bas : Site Flickr

au centre, Site Flickr



mercredi 20 septembre 2017

Aubade (Albada)




Voici un deuxième poème de Jaime Gil de Biedma, extrait du recueil Moralités (1966) et intitulé Albada (Aubade). Je le cite dans une traduction personnelle ; les lecteurs curieux pourront comparer avec la traduction de William Cliff que l'on trouvera plus bas, juste avant le texte original en espagnol :

Réveille-toi. Le lit est plus froid
et les draps sales par terre.
Derrière les vitres de la véranda
l'aube se lève,
avec sa couleur de gabardine
et de jarretelle.

Réveille-toi en pensant vaguement
que le portier de nuit à appelé.
Et écoute dans le silence : au loin
on entend le bruit métallique des tramways
qui se succèdent pour emmener les gens au travail.
C'est l'aube.




Les fleurs coupées vont s'amonceler
dans les kiosques des Ramblas,
et les oiseaux chanteront — ces crétins —
dans les platanes, en observant
la triste humanité qui va au lit
alors que l'aube se lève.

Rappelle-toi la chambre où tu as dormi.
Enfonce ta tête dans les coussins,
en retrouvant l'irritation et le froid
que procurent l'aube
près du corps qui nous plaisait tant
la nuit d'avant,

et pense qu'il faudrait te lever.
Pense à la maison encore dans le noir
où tu rentreras pour te changer,
et au bureau, où il faudra lutter contre le sommeil,
et à toutes les autres choses qui s'annoncent
dès que l'aube se lève.




Même si à côté de toi tu entends le murmure
d'un autre souffle. Même si tu cherches
ce reste de chaleur entre ses cuisses
et qu'à moitié endormi tu le sens frissonner.
Même si l'amour n'est pas moins doux
quand on le fait à l'aube.

— Près du corps qui cette nuit me plaisait
si nu, laisse-moi allumer la lumière
pour nous regarder et nous embrasser
à l'aube.
Parce que je connais la journée qui m'attend,
et qu'elle n'a rien de plaisant.

Jaime Gil de Biedma   Moralités (1966)

(Traduction personnelle)






La traduction de William Cliff  (in Un corps est le meilleur ami de l'homme, Anatolia / Éditions du Rocher, 2001) :





 Le texte original du poème :

 Albada

Despiértate. La cama está más fría 
y las sábanas sucias en el suelo. 
Por los montantes de la galería 
llega el amanecer, 
con su color de abrigo de entretiempo 
y liga de mujer. 

Despiértate pensando vagamente 
que el portero de noche os ha llamado. 
Y escucha en el silencio : sucediéndose 
hacia lo lejos, se oyen enronquecer 
los tranvías que llevan al trabajo. 
Es el amanecer. 

Irán amontonándose las flores 
cortadas, en los puestos de las Ramblas, 
y silbarán los pájaros — cabrones —
desde los plátanos, mientras que ven volver 
la negra humanidad que va a la cama 
después de amanecer. 

Acuérdate del cuarto en que has dormido. 
Entierra la cabeza en las almohadas, 
intiendo aún la irritación y el frío 
que da el amanecer 
junto al cuerpo que tanto nos gustaba 
en la noche de ayer, 

y piensa en que debieses levantarte. 
Piensa en la casa todavía oscura 
donde entrarás para cambiar de traje, 
y en la oficina, con sueño que vencer, 
y en muchas otras cosas que se anuncian 
desde el amanecer. 

Aunque a tu lado escuches el susurro 
de otra respiración. Aunque tú busques 
el poco de calor entre sus muslos 
medio dormido, que empieza a estremecer. 
Aunque el amor no deje de ser dulce 
hecho al amanecer. 

— Junto al cuerpo que anoche me gustaba 
tanto desnudo, déjame que encienda 
la luz para besarte cara a cara, 
en el amanecer. 
Porque conozco el día que me espera, 
y no por el placer.

 

Jaime Gil de Biedma


Images : (1) Site Flickr

(2) Jordi Miralles  (Site Flickr)

(3) Site Flickr

(4) Week-end, film d'Andrew Haigh